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A Melbourne, rencontre avec Emmanuelle Bercot

Cette année, l’Alliance Française French Film Festival présente La tête haute (Standing tall) et La fille de Brest (150 Milligrams), deux films de la réalisatrice Emmanuelle Bercot. Pour l’occasion, la cinéaste a fait le voyage jusqu’en Australie, prenant le temps de s’arrêter à Melbourne. Le Courrier Australien l’a rencontrée.

La tête haute évoque la justice des mineurs, pourquoi ce sujet ?

La question de la justice me préoccupe depuis toujours. J’ai moi-même voulu devenir juge pour enfants notamment après avoir vu le film « Chiens perdus sans collier » avec Jean Gabin. J’ai également un oncle éducateur qui exerce le même métier que Benoît Magimel dans le film : il m’a transmis beaucoup de son expérience. J’ai trouvé qu’il serait intéressant de mettre en lumière le fonctionnement de cette institution qui agit toujours dans l’ombre du huis clos. Par ailleurs, le cinéma s’est peu emparé du sujet.

L’histoire du jeune délinquant prend-elle le pas sur l’observation du travail de sa juge ?

Mon film rend hommage au travail éducatif qui est fait en France dans le cadre très exceptionnel de la justice des mineurs. Le parcours de l’adolescent délinquant n’est pas le sujet essentiel. J’ai choisi un personnage emblématique, avant tout pour qu’il permette d’éclairer le travail des professionnels qui suivent et encadrent ces jeunes.

L’acteur Rod Paradot est aussi une révélation face à Catherine Deneuve, comment l’avez-vous trouvé ?

D’habitude, avec les mineurs, on cherche quelqu’un qui soit proche du personnage. Il ou elle n’a qu’à être lui-même devant la caméra. Je n’ai jamais trouvé le garçon que je cherchais. Rod Paradot a fait l’objet d’un casting sauvage et il n’était pas acteur à la base. En plus, son caractère est à l’opposé de Malony, le héros du film. Cependant, il avait ce physique des acteurs anglais de films sociaux que je recherchais et ce côté juvénile indispensable pour pouvoir jouer plusieurs âges. Je l’ai choisi, mais avec beaucoup de doute et de peur. Le tournage a été compliqué parfois. Malgré tout, le résultat est probant.

Vous avez fait tourner de vrais éducateurs dans votre film ?

Je le fais souvent. Je trouve que pour certains métiers, les acteurs ne sont pas crédibles. Et à l’inverse, on trouve des professionnels qui ont un naturel exceptionnel devant la caméra. Il y a un langage et des attitudes qui ne s’inventent pas. Dans le film, il y a un mélange d’acteurs professionnels et… non-professionnels.

Pourquoi ne pas avoir choisi le format du documentaire ?

J’en aurais été réduite à ne filmer que les adultes et je voulais filmer le visage de ce jeune homme. La fiction m’a donné cette liberté-là.

Est-ce que le film se termine bien ?

Chacun se fera son idée. Mais la mienne est du côté de l’espoir. Je n’aurais pas passé deux ans de ma vie à enquêter sur le terrain et je n’aurais pas fait ce film-là si j’avais constaté que les gens sont incompétents ou que leur travail est nul. Moi, ce que j’ai observé, ce sont des gens d’un engagement, d’un dévouement et d’une foi en l’être humain qui permet de faire beaucoup pour ces mineurs. C’est de cela dont j’ai voulu rendre compte. Après, la dénonciation est plutôt sur le regard que l’on porte sur ces jeunes délinquants qui sont d’abord des victimes. On en a peur, on les juge, mais on ne connaît pas leur histoire et on ne sait pas tout ce qui est fait pour les aider.


Au départ, qui a eu l’idée du film La fille de Brest : Irene Frachon ou vous ?

Irene Frachon, le médecin à l’origine du scandale du Mediator, a écrit un livre sur son combat (ndlr contre les laboratoires Servier, pour prouver que ce médicament était à l’origine de complications cardiaques entrainant la mort). De nombreux producteurs ont alors eu envie de l’adapter au cinéma. Sans le chercher, Irene Frachon s’est donc trouvée en position de devoir choisir un réalisateur à qui elle pourrait confier son histoire. De mon côté, quand on m’a proposé de faire ce film, j’étais plutôt réticente. Malgré l’intérêt que je portais au sujet, je le trouvais trop compliqué. C’est en rencontrant Irene Frachon que j’ai eu envie d’y aller.

Vous avez eu un coup de cœur pour la femme ?

Oui, à travers elle, j’ai vu toute la dimension humaine de l’affaire. Et j’ai eu envie de faire ce portrait de femme hors du commun. D’ailleurs, même si l’affaire avait été un scandale sanitaire différent de celui du Mediator, j’aurais quand même fait le film.

Vous avez choisi Sidse Babett Knudsen, une actrice à l’opposé d’Irène Frachon ?

Si vous connaissez un peu Irène, vous savez qu’aucune actrice ne lui ressemble. C’est Catherine Deneuve qui m’a parlé de Sidse Babett Knudsen, une actrice danoise que je ne connaissais pas. J’ai trouvé chez elle deux qualités que je voulais faire ressortir : une énergie dévastatrice et un côté clownesque. Sidse a réussi a faire exister le personnage dans toute sa fantaisie, ses excès et ses côtés Bécassine « les pieds dans le plat ». Ce que j’aime chez Irène c’est le paradoxe entre ce qu’elle a accompli – combat qui nécessitait une intelligence et une rigueur scientifique énormes – et sa personnalité éparpillée, directe, très argot dans le parlé. Si Irène avait été un médecin austère, strict, structuré : ça ne m’aurait pas intéressée.

La comparaison avec Erin Brockovich de Soderbergh, est-elle justifiée selon vous ?

Dans la catégorie film d’enquête, David contre Goliath, Erin Brockovich est un modèle du genre. Une référence absolue. Pour moi, les points communs sont surtout qu’ils s’agit de deux femmes seules qui se battent contre une grosse puissance et qui sont épaulées par un homme (un avocat pour l’une, un chercheur pour l’autre). La comparaison s’arrête là. Erin est très sexy, il y a le soleil, c’est glamour. Moi, je filme des blouses blanches dans un hôpital…

Vous continuez à suivre les conséquences du scandale du Mediator ?

Oui, je le fais à travers Irène Frachon parce que nous sommes devenues des amies et que c’est important pour elle. Mais je ne veux pas me spécialiser dans les scandales sanitaires et financiers, même si je reçois un nombre incroyable de demandes pour enquêter sur ce type de sujet. J’ai réalisé un film et je continue à faire mon métier, comme l’actrice principale d’ailleurs. On trace notre route !

Emmanuelle Bercot a déjà été présente au French Film Festival puisqu’elle figurait au générique de Mon roi, présenté l’année dernière en Australie. Pour son rôle, elle a reçu le Prix d’interprétation féminine à Cannes en 2015. Actrice, scénariste et réalisatrice, la cinéaste multicasquette va enchainer un tournage cet été avec Alexandra Lamy, en attendant d’autres projets.

L’Alliance Française French Film Festival se poursuit à Melbourne jusqu’au 30 mars.

Films, séances et événements spéciaux : tout est là.

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nbarney
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