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Australia Day, la fête nationale qui suscite la controverse

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Pour beaucoup d’Australiens, cette journée est synonyme de fête, de barbecue et de feu d’artifice. Pour d’autres, elle rime avec deuil et exclusion. L’Australia Day, célébré chaque 26 janvier dans toute l’Australie, suscite aujourd’hui débats et polémiques. Le Courrier Australien revient sur l’histoire et les controverses de cette fête de l’unité nationale, qui n’a paradoxalement jamais autant divisé.

 

Une date lourde de sens

Toutes les fêtes nationales ont leur signification historique. En France, notre 14 juillet commémore la prise de la Bastille en 1789 et la Fête de la Fédération de 1790 ; aux Etats-Unis, c’est la Déclaration d’indépendance du 4 juillet 1776 qui est célébrée. L’Australie n’échappe pas à la règle : la date commémore l’arrivée du capitaine Arthur Phillip et de sa ‘First Fleet’ britannique à Sydney Cove en 1788 (du moins à quelques jours près, voir notre article ici).

Cet événement est généralement perçu comme un, sinon le moment fondateur de l’Australie moderne.  Toutefois, au sein des communautés aborigènes d’Australie, la date ne recouvre pas la même signification. Pour beaucoup d’Aborigènes, le 26 janvier 1788 marque en effet le début de la colonisation, des massacres, de l’assimilation, et de la disparition au fil des années de pans entiers des cultures aborigènes.

Après 1788, la date ne devint pas immédiatement symbolique. Ce n’est qu’en 1838 que le jour fut déclaré férié en Nouvelle-Galles du Sud, à l’occasion du 50ème anniversaire de la colonie. En 1946, le Commonwealth et les gouvernements de tous les états australiens s’accordèrent pour unifier leurs célébrations de la fondation du pays à la date du 26 janvier, rebaptisé Australia Day. En 1949, c’est le 26 janvier qui fut choisi comme date pour mettre en application le Nationality and Citizenship Act, créant le concept de nationalité australienne. Enfin, en 1994, tous les états et territoires de l’Australie firent du 26 janvier un jour férié, qui devint dès lors la fête nationale que l’on connaît aujourd’hui.

Origines de la controverse

Les débats autour du 26 janvier n’ont néanmoins pas débuté en 1994. Avant même qu’elle ne devienne fête nationale, la date fit l’objet de critiques, et pas seulement de la part des communautés aborigènes. En 1905, il fut par exemple proposé que le 26 janvier soit remplacé par le 29 avril pour commémorer l’anniversaire de la création du pays à la date d’arrivée du Capitaine Cook en Australie. En 1911, l’Eglise catholique célébra l’anniversaire de la création du pays le 24 mai, pour marquer son opposition à la signification uniquement protestante et britannique que revêtait alors le 26 janvier dans un pays pourtant largement peuplé de descendants d’irlandais.

Toutefois, c’est surtout au sein des communautés aborigènes que des voix s’élevèrent peu à peu pour contester le choix du 26 janvier comme jour de célébration nationale. Le 26 janvier 1938, à l’occasion des célébrations du 150ème anniversaire de l’arrivée de la First Fleet, des hommes aborigènes de l’ouest de Nouvelle-Galles du Sud furent amenés de force à Sydney pour participer à une reconstitution du débarquement de la flotte à Sydney Cove. Les archives de l’Australian National Museum montrent que les hommes furent détenus durant la nuit dans des casernes de police, avant d’être contraints de jouer le rôle des premiers Aborigènes rencontrés par les Britanniques en 1788. Suivant ces événements, des organisations aborigènes organisèrent d’importantes manifestations à Sydney, pour dénoncer les horreurs de la colonisation et demander la restitution de terres.

Rebaptisé ‘Day of Mourning’ ou ‘Invasion Day’ au sein de nombreuses communautés aborigènes, l’Australia Day vit dès lors des manifestations de protestation être organisées chaque année à son encontre. Le 26 janvier 1972, l’Aboriginal Tent Embassy fut érigée sur la pelouse de l’ancien Parlement fédéral australien à Canberra par des activistes aborigènes, en réponse au refus du gouvernement McMahon de reconnaître les droits des Aborigènes à leurs terres ancestrales. L’ambassade aborigène fut ensuite maintenue de manière intermittente entre 1972 et 1992, puis de manière permanente depuis lors. En 1988, pour le bicentenaire de l’arrivée de la First Fleet, les protestations contre l’Australia Day furent les plus grandes manifestations jamais connues dans le pays depuis la guerre du Vietnam. Le 26 janvier 2013, le drapeau aborigène fut pour la première érigé à côté du drapeau australien sur l’Harbour Bridge.

Changer la date

L’opposition à l’Australia Day dans les communautés aborigènes n’est donc pas nouvelle. Aujourd’hui, ce militantisme aborigène se fond dans un mouvement plus large de rejet du 26 janvier, qui semble monter en puissance ces dernières années au sein la société australienne. L’année passée a été de ce point de vue révélatrice. En janvier, la ville de Fremantle décida de déplacer ses célébrations de l’Australia Day du 26 au 28 janvier, rebaptisant les festivités ‘One Day in Fremantle’. En novembre, la célèbre radio australienne Triple J choisit de modifier la date de son ‘Hottest 100’ countdown, classement des 100 meilleures chansons de l’année établi selon les votes des auditeurs (2,24 millions de votants en 2016) et dévoilé jusqu’à présent le jour de l’Australia Day. Enfin, le débat s’est également invité au Parlement australien début janvier 2018, lorsque le parti écologiste australien s’est prononcé en faveur d’un changement officiel et définitif de date.

Dans chacun de ces exemples, la raison invoquée par les partisans du changement de date est la même : en ne célébrant plus l’Australia Day le jour de l’arrivée de la First Fleet, on mettra fin à l’exclusion des personnes aborigènes d’une fête nationale censée au contraire rassembler la totalité de la nation. Comme l’écrivait en 2013 dans The Guardian Michael Mansell, avocat et activiste aborigène ayant refusé la même année l’Australia Day award, « Froidement, l’Australie choisit de célébrer sa fête nationale le 26 janvier, sans se soucier des politiques de purification ethnique et de génocide que la date fait remonter à la surface. […] L’Australie est le seul pays au monde où l’on considère l’arrivée des Européens comme un événement si important qu’on en vient à l’ériger comme fête nationale officielle ».

Conserver la date

Si le vent semble ainsi devoir tourner, de nombreuses voix s’élèvent dans le même temps pour défendre la date du 26 janvier. L’engagement du parti écologiste en faveur du changement de date a en particulier suscité de vives réactions de la part des défenseurs de l’Australia Day. Warren Mundine, ancien président du Labor Party et important doyen aborigène, a par exemple ainsi décrit au Telegraph comment le revirement des écologistes relevait pour lui d’un simple opportunisme politique. « Historiquement, les Verts ne sont absolument pas des alliés des Aborigènes. Ils n’ont jamais développé aucun plan économique pour la problématique des terres aborigènes ». D’après lui, les vrais problèmes se situeraient ailleurs, dans les domaines de l’éducation et la culture ; la date de la fête nationale ne serait en soi qu’un épouvantail agité par ceux ne voulant pas être confronté à ces questions.

Avec cet argument, Mondaine a été rejoint par Warlpiri Jacinta Nampijinpa Price, chercheuse et membre de la communauté aborigène Warlpiri, pour qui « modifier la date serait une solution de facilité pour ceux qui se sentent honteux, leur permettant simplement de se sentir mieux par rapport à leur identité ». Comme elle l’a l’expliqué au Telegraph, maintenir la fête nationale le 26 janvier permettrait au contraire de « mettre en valeur ces choses qui rassemblent et unissent notre pays. Pour avancer, il faut à la fois se souvenir du bon et du mauvais ; en changeant la date, on ignorerait tout ça ». C’est là le second argument des défenseurs du 26 janvier : en modifiant la date de l’Australia Day, on risquerait de diviser la nation australienne plutôt que de l’unifier. C’est cette raison qu’a invoquée le premier ministre Malcolm Turnbull le 15 janvier dernier pour justifier son opposition au changement de date, en dépit de l’appel lancé par les écologistes. « L’histoire de la colonisation européenne en Australie a été complexe et tragique. […] Changer de date reviendrait à transformer une journée qui unit l’Australie et les Australiens en une journée qui nous diviserait ».

Donc… changer, ou garder ?

Quelle que soit la position que l’on adopte dans le débat, une chose est en tout cas certaine : au-delà des stricts événements qu’elle commémore, la date du 26 janvier revêt aujourd’hui une importance majeure en Australie. Même si les problèmes touchant quotidiennement les communautés aborigènes se situent peut-être ailleurs, les controverses entourant le changement potentiel de jour de fête nationale apparaissent primordiales dans le sens où elles éclairent la façon dont l’Australie se pense aujourd’hui en tant que nation.

Le débat entre partisans du changement et défenseurs du 26 janvier semble en effet mettre en valeur deux visions radicalement opposées. Pour les premiers, l’Australie serait une nation déjà divisée, dont on persisterait à vouloir célébrer l’unité fantasque lors d’une fête nationale qui accentuerait en fait un peu plus la division. Pour les seconds, le pays serait au contraire uni dans un modèle multiculturaliste né avec l’arrivée des Britanniques, dont il faudrait ainsi célébrer la date pour réaffirmer cette unité fondée sur la différence.

Sans trancher ce débat de vision, il semble important de rappeler que l’Australie commence à peine à prendre la mesure des horreurs commises durant la colonisation envers les populations aborigènes, grâce au travail d’historiens comme Peter Read ou Henry Reynolds et à l’activisme de multiples associations aborigènes. Plus que de diviser le pays, modifier la date de la fête nationale pourrait bien ainsi faire perdre aux Australiens une opportunité, au moins une fois dans l’année, de se rappeler quel a été le prix de la colonisation, et comment cette part sombre de leur histoire subsiste dans les multiples problèmes de racisme auxquels font toujours face les aborigènes d’Australie.

Reste que ce qui devrait idéalement s’apparenter à une journée de souvenir et de sensibilisation n’est aujourd’hui qu’un prétexte pour de belles grillades au barbecue. Peut-être est-ce là qu’il y aurait en fait matière à changement. Happy Australia Day.

Penny Burnitt – traduction Tom Val


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