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Élisabeth Taburet-Delahaye, directrice du Musée de Cluny : « Fière d’exposer la Dame à la licorne en Australie »

franckprovost

C’est seulement la troisième fois en 500 ans qu’elles quittent la France. Depuis samedi, les tapisseries de la Dame à la licorne sont exposées à l’Art Gallery of NSW de Sydney, grâce à un prêt exceptionnel du Musée national du Moyen Âge de Cluny. Date inconnue, origines mystérieuses, significations toujours débattues… Le Courrier Australien tente de percer les secrets de la célèbre tenture avec Elisabeth Taburet-Delahaye, conservateur général du patrimoine et directrice du musée de Cluny.

La Dame à la licorne est l’oeuvre phare du Musée de Cluny, et ce depuis près d’un siècle et demi. On imagine que cela n’a pas été évident de la laisser partir, qui plus est à l’autre bout du monde ?

On ressent toujours un mélange de crainte et de fierté quand on s’apprête à prêter une de nos oeuvres à un autre musée. Vous savez, le musée de Cluny, ce n’est pas le Louvre ou le Musée d’Orsay : on est un petit musée, sans équipe toute entière consacrée aux prêts à l’international. Quand on expose à l’étranger une oeuvre comme la Dame à la licorne, il y a donc toujours un peu d’appréhension… On a quand même dû utiliser six avions pour faire venir les tapisseries en Australie, et même si c’est idiot, vous ne pouvez pas vous empêcher de penser à tous ces vols qui se crashent ou se perdent en mer ! Mais c’est en même temps une opportunité formidable de faire découvrir nos collections et d’observer comment travaillent d’autres musées. En l’occurrence, l’équipe de l’Art Gallery a vraiment a fait un job remarquable. L’exposition est à la fois sobre et belle, avec une présentation originale et très soignée, et un magnifique travail sur les lumières.

Les tapisseries vont être exposées à Sydney jusqu’en juin, date à laquelle le musée de Cluny rouvrira ses portes après six mois de rénovation. Comment se sont déroulées les tractations entre les deux musées pour le prêt ?

Ce n’est que l’année dernière qu’on a dû prendre la décision de fermer intégralement le musée pour rénover les monuments et construire un nouvel espace d’accueil. Or un an, c’est un délai très court pour pouvoir organiser le prêt de nos oeuvres. Il y a un an, l’idée était donc de conserver la Dame à la licorne au musée le temps des travaux. Et puis l’année dernière, des membres de notre équipe sont partis en Australie pour assister à un colloque annuel réunissant des musées du monde entier. Ils y ont rencontrés des représentants de l’Art Gallery, et de fil en aiguille, l’idée a émergé de faire venir à Sydney la Dame à la licorne l’année suivante, pour l’exposer à l’Art Gallery durant les rénovations. Pour nous, c’était évidemment une première en Australie : il y a quelques années, on avait bien imaginer un temps organiser un prêt avec la National Gallery de Melbourne, mais ça n’a finalement pas pu se faire. Après que l’idée du prêt à l’Art Gallery ait donc été actée, nous n’avons eu alors que quelques mois pour développer tout le projet, planifier le transport, préparer les tapisseries pour le voyage. Pour l’exposition en elle-même, c’est l’Art Gallery qui s’est là occupé de tout, notre rôle ayant seulement consisté à leur fournir des recommandations quant à la préservation des oeuvres. Pour tout ce qui avait trait à la scénographie, on leur a laissé une liberté totale – d’où l’originalité de l’exposition, puisque à la fois l’éclairage, l’ordre et la hauteur des tapisseries sont différents de ce que l’on voit au musée de Cluny.

De gauche à droite : Béatrice de Chancel-Bardelot, conservatrice générale du musée de Cluny ; Philippe Platel, attaché culturel de l’Ambassade de France ; Elisabeth Taburet-Delahaye ; Marie-France Cocheteux, secrétaire générale du musée de Cluny./ Photo François Vantomme

Que sait-on aujourd’hui sur les origines et l’auteur des six tapisseries ? Des parts d’ombre subsistent-elles encore ?

Pour ce qui est des tapisseries en elles-mêmes, elles ont probablement été tissées dans des ateliers en Flandres ou à Paris, entre la fin du XVème et le début du XVIème. De par leur style, on pense que les cartons des tapisseries furent sans doute dessinés par le Maître d’Anne de Bretagne, un enlumineur et graveur anonyme de la seconde moitié du XVème siècle. C’est à lui qu’on a attribué le manuscrit des « Très Petites Heures d’Anne de Bretagne », un minuscule manuscrit réalisé vers 1498 pour Anne de Bretagne, dont les miniatures ressemblent beaucoup au style des tapisseries de la Dame à la licorne. Pour ce qui est du commanditaire de la tenture, c’est là assez flou. De par le blason qui se retrouve sur les différentes tapisseries, on sait qu’il faisait partie de la famille Le Viste, une riche famille lyonnaise en plein ascension sociale à la fin du XVème siècle, dont l’un des membres a donc voulu encore affirmer la position dominante en commandant des tapisseries à l’enlumineur de la reine. Mais entre Jean IV, mort en 1500, et son cousin Antoine II, on ne sait toujours pas avec exactitude qui fut à l’origine de la commande.

Les différentes motifs et animaux qu’on peut observer sur les six tapisseries étaient-ils couramment représentés dans l’art médiéval ?

L’arrière-plan parsemé de différentes fleurs, dit « millefleur », était assez courant au Moyen-Age. Il permettait en effet aux ateliers de tissages d’utiliser les mêmes patrons de fleurs d’une tapisserie à l’autre. Les animaux comme les lapins, chèvres, chiens ou oiseaux étaient eux aussi très courants, de même que la licorne et le lion comme animaux héraldiques. Ce qui est toutefois assez nouveau est le rôle proéminent joué par la licorne par rapport au lion. Alors que ce dernier était déjà largement perçu au Moyen-Age comme le roi des animaux, il est ici représenté dans une position largement secondaire, alors que la licorne a le beau rôle. C’est quelque chose qui se voit en particulier dans la tapisserie illustrant le sens du toucher, où notre pauvre lion n’a pas l’air des plus en forme, et dans celle de la vue. Celle-ci représente la licorne posant ses pattes de devant sur les genoux de la dame afin de regarder son reflet dans le miroir qu’elle lui tend, tandis que le lion se retrouve isolé, presque forcé de tourner le regard.

'Sight' c1500, from ‘The lady and the unicorn’ series wool and silk, 312 x 330 cm Musée de Cluny – Musée national du Moyen Âge, Paris Photo © RMN-GP / M Urtado

‘Sight’ c1500, from ‘The lady and the unicorn’ series wool and silk, 312 x 330 cm, Musée de Cluny – Musée national du Moyen Âge, Paris./ Photo © RMN-GP / M Urtado

On imagine bien que vous les aimez toutes, mais y a-t-il une des six Dames à la licorne que vous chérissez encore plus que les autres ?

La sixième tapisserie, à la fois la plus grande et la seule à ne pas représenter un des cinq sens, est probablement la plus connue de par tous les mystères qui entourent sa signification exacte. J’ai pour ma part une petite préférence pour les tapisseries du goût et de la vue. La première est la mieux conservée des six, et son niveau de détail et de raffinement est vraiment remarquable. Pour la seconde, c’est surtout la scène représentée et son iconographie que j’admire. La tapisserie évoque évidemment la vue, au sommet de la hiérarchie médiévale des sens, mais aussi, de manière moins évidente, l’iconographie de la capture de la licorne. Selon cette légende très répandue au Moyen-Age, la licorne ne peut être capturée que par une jeune fille vierge qui parviendrait à la séduire. La scène représenterait donc à la fois l’achèvement de la capture et une célébration de l’amour unissant la dame et la licorne – dont certains, rapprochant la corne d’un symbole phallique, pensent qu’il pourrait même comporter une dimension sexuelle…

Propos recueillis par Tom Val


Pour vous faire votre propre avis sur la licorne et sa corne : les tapisseries de la Dame à la Licorne seront exposées à l’Art Gallery of NSW jusqu’au 24 juin prochain, avec d’ici là, de nombreux événements organisés par la Gallery autour de l’exposition. Programme détaillé, tarifs et réservations à retrouver sur : artgallery.nsw.gov.au


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