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En Australie, un virus mortel dévaste les communautés aborigènes dans la plus grande indifférence

NCT

Découvert au même moment que le VIH mais très peu étudié depuis, le virus HTLV-1 frappe aujourd’hui de plein fouet plusieurs communautés aborigènes australiennes. En l’absence de réponse coordonnée des autorités, c’est une tragédie qui semble s’amorcer dans le centre de l’Australie.

Virus T-lymphotropique humain (HTLV-1). Derrière ce nom barbare se cache peut-être une des crises sanitaires les plus graves à laquelle l’Australie ait eu à faire face depuis des décennies – et dont vous n’avez sans doute jamais entendu parler. Dans un long article publié sur le sujet ce mois-ci, le Guardian révèle que l’Australie centrale fait aujourd’hui face au plus haut taux de contamination du monde par le virus, sans qu’aucune mesure ne soit réellement mise en place par les pouvoirs publics pour y remédier.

L'épidémie de HTLV-1 concerne notamment le désert central australien.

L’épidémie de HTLV-1 concerne principalement la région du désert central d’Australie.

D’après les données fournies par le quotidien britannique, ce sont plus de 45% des adultes testés dans cinq communautés aborigènes de la région d’Alice Springs qui sont porteurs du virus. Pour le Dr. Lloyd Einsiedel, médecin spécialiste des maladies infectieuses du Baker Heart and Diabetes Institute de l’hôpital d’Alice Springs, le virus s’avère ainsi bien plus répandu que ce que l’on croyait. « On soigne des malades originaires d’à peu près toutes les régions du désert central d’Australie, voire du nord de l’Australie-Méridionale« , explique-t-il au Guardian. « On commence à réaliser que le virus est endémique sur une zone d’un million de kilomètres carrés, qui n’a que faire des frontières artificielles tracées entre états par les Européens« .

« Mortalité significative »

Or le HTLV-1 n’a rien d’un virus bénin. Transmis par voies sexuelle, sanguine ou de la mère à l’enfant par allaitement, il peut entraîner le développement d’une forme de leucémie particulièrement foudroyante, qui tue dans certains cas en à peine quelques semaines. Le HTLV-1 est également à l’origine de nombreux cas de bronchectasie, maladie chronique des bronches et des poumons, et de neuromyélopathie, infection de la moelle épinière pouvant mener à terme à une paralysie.

En France, le virus inquiète peu : avec seulement quelques dizaines de milliers de personnes atteintes par le HTLV-1, les cas de leucémie ou de bronchectasie liés au virus restent très rares à l’échelle de la population. En Australie centrale, la situation est tout autre. Constituant un foyer majeur d’infection, la région possède d’ores et déjà le plus haut taux de prévalence de bronchectasies sur Terre. D’après le Dr. Lloyd Einsiedel, si rien n’est fait d’ici cinq à dix ans pour lutter contre le virus, les cas de bronchectasie liés au HTLV-1 entraîneront à coup sûr une « mortalité signifiante » dans la région.

Vue aérienne d'Alice Springs (Northern Territory)./ Photo Stephen Codrington

Vue aérienne d’Alice Springs (Northern Territory)./ Photo Stephen Codrington

Face à cette situation, Einsiedel et son équipe du Baker Heart and Diabetes Institute de l’hôpital d’Alice Springs mettent en avant deux moyens essentiels pour lutter contre le HTLV-1 : d’un côté, un dépistage à grande échelle, de l’autre, un traitement efficace. Or d’après le Guardian, ni l’un ni l’autre ne sont aujourd’hui réellement mis en oeuvre. En Australie, un unique test sanguin existe pour repérer la maladie, représentant un coût par test de 169 dollars… non couvert par le régime d’assurance maladie australien. Pour pouvoir mener des dépistages, Einsiedel et son équipe sont ainsi contraints de recourir à des programmes de recherche. Conséquence, avec un seul laboratoire de recherche consacré au HTLV-1 dans toute l’Australie, les résultats des dépistages prennent jusqu’à six mois pour être délivrés.

« Si Sydney était concernée, le virus serait de l’histoire ancienne »

Pour le Dr. Lloyd Einsiedel, ce manque total de moyens et d’intérêt de la part des pouvoirs publics met en lumière un problème plus large. « Il y a plus de 20 millions de personnes infectées dans le monde, et elles ne vivent pas à Sydney ou à Tokyo, explique-t-il dans les colonnes du Gardian. « On parle ici de gens qui vivent massivement en Papouasie-Nouvelle-Guinée, au Congo, au Pérou. Ce sont les membres les plus pauvres de la société. Pour les médias et les laboratoires pharmaceutiques, cela ne représente pas d’intérêt ».

De fait, les foyers majeurs d’infection au HTLV-I se concentrent notamment dans les Caraïbes, en Amérique Latine et en Afrique tropicale – en clair, loin des pays les plus développés, à l’exception notable du Japon. « Même si le HTLV-I ne causait pas de maladies mortelles, rajoute Einsiedel, je pense que le HTLV-I serait de l’histoire ancienne si Sydney était concernée. »

Pays (en rouge) et régions (en orange) du monde possédant les plus hauts taux de prévalence au HTLV-1. / Graphique The Guardian

Pays (en rouge) et régions (en orange) du monde possédant les plus hauts taux de prévalence au HTLV-1. / Graphique The Guardian

Ce désintérêt des pays les plus riches est d’autant plus flagrant lorsqu’on met en  parallèle HTLV-1 et VIH. Au début des années 1980, les deux virus furent découverts à quelques mois d’intervalle grâce notamment à l’équipe du chercheur américain Robert Gallo. Mais à l’époque, le VIH fit rapidement l’objet d’une forte attention : terriblement mortel et touchant largement les pays développés, le virus devint au bout de quelques années un problème sanitaire global. A l’inverse, le HTLV-1 fut lui rapidement considéré comme asymptomatique, puisque ‘seuls’ 5 à 10% des patients peuvent développer une maladie pulmonaire fatale ou une leucémie au cours de leur vie. Peu présent en outre dans les pays occidentaux, il fut laissé de côté durant des décennies par les communautés médicales du monde entier.

« Nous devons faire beaucoup plus avec le HTLV-1 »

Aujourd’hui, les choses commencent toutefois à changer. A en croire le Guardian, les virologistes en viennent peu à peu à admettre que beaucoup aurait pu être fait depuis les années 1980, et qu’il est maintenant urgent de rattraper le retard. En 2017, lors d’une réunion de l’International Global Virus Network à Melbourne, Robert Gallo déclarait ainsi : « Je pense que le HTLV-1 est un virus qu’on a peu à peu oublié, et qu’il nous faut désormais combattre réellement« , ajoutant : « Vous pourriez vous demander, pourquoi n’y a-t-il pas un vaccin contre le HTLV-1 ? Je ne sais pas si des chercheurs ont tenté par le passé d’en développer un. […] Ce qui est sûr, c’est que nous devons aujourd’hui alerter les gouvernements sur l’importance de la maladie et sa gravité. Nous devons faire beaucoup plus avec le HTLV-1« .

A l’hôpital d’Alice Springs, l’équipe du Baker Heart and Diabetes Institute suit notamment de très près la situation au JaponAu pays du Soleil levant, le virus est en effet considéré comme un problème de santé publique : confrontées à près d’un million de personnes diagnostiquées positifs chaque année, les autorités ont entamé depuis quelques années un énorme de travail de prévention auprès du public, tout en mettant en place d’importants moyens pour la recherche. Un traitement est aujourd’hui en phase de test clinique. Un espoir forcément énorme pour les communautés aborigènes d’Australie centrale, même si comme le rappelle le Dr. Lloyd Einsiedel, rien – y compris le développement d’un traitement – ne pourra être fait sans une prise de conscience globale de la situation. « Il est urgent aujourd’hui de sensibiliser le public sur le sujet, urgent aussi de faire connaître le virus et ses symptômes à tous les professionnels de la santé, y compris dans les zones les plus reculées ».

« Des gens meurent à l’heure où je vous parle à cause de ce virus […]. Dès aujourd’hui, en mettant simplement au courant la population sur les modes de transmission du HTLV-1, on pourrait faire bouger les choses ».

 

Sources : The Guardian ; L’Obs


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