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Francoise Heritier

Françoise Héritier, africaniste et féministe engagée dans les débats de société

aircalin

Deuxième femme à enseigner au Collège de France après l’helléniste Jacqueline de Romilly, l’anthropologue Françoise Héritier, décédée dans la nuit de mardi à mercredi, le jour même de ses 84 ans, était une spécialiste des questions de parenté et de famille qui n’esquivait pas les débats de société.

Cette africaniste de renom, féministe non militante, donnait volontiers dans les médias des éclairages sur l’accouchement sous X, l’adoption ou la procréation médicalement assistée. Favorable au mariage homosexuel mais pas à la gestation pour autrui (GPA), elle se passionnait pour les revendications d’égalité, les nouvelles filiations ou les utopies scientifiques.

Engagée dans la lutte contre la discrimination, Françoise Héritier a été présidente de 1984 à 1995 du Conseil national du sida et membre au comité consultatif d’éthique.

Au centre de ses recherches, figurait l’étude des fondements universels de la domination masculine : « on dit qu’un homme ne peut pas épouser telle ou telle femme. Mais il n’est jamais dit qu’une femme ne peut pas épouser tel ou tel homme. En fait, les femmes n’ont jamais été des sujets de droit parlant dans les textes historiques ».

Auteur de livres savants, elle avait su toucher le grand public en 2012 avec son petit ouvrage, « Le sel de la vie », délicieuse méditation sur son enfance. En réponse à une question du magazine « Elle », elle avait dit, en souriant, qu’effectivement, il y avait, dans le mot Héritier, « l’idée de transmission ».

‘Condescendance’ masculine

Née le 15 novembre 1933 à Veauche (Loire), elle arrive à Paris en 1946 où, rêvant d’être égyptologue, elle sera étudiante en histoire et en géographie à La Sorbonne. Un jour, elle assiste à un cours sur la chasse aux aigles chez les Hidatsa (tribu du Dakota) : c’est le séminaire de Claude Lévi-Strauss à l’École pratique des hautes études en sciences sociales (EHESS). Il agit sur elle comme une « révélation ». Elle décide alors d’orienter sa carrière, et sa vie, vers l’anthropologie sociale.

En 1958, elle part en Haute-Volta (devenue Burkina Faso) étudier les Samo, puis chez les Dogon au Mali. Elle va séjourner, lors de différentes missions, cinq ans en Afrique.

En 1967, elle rejoint le CNRS où elle sera plus tard maître de recherches ainsi que directeur d’études à l’EHESS. Pour ses travaux sur le fonctionnement des systèmes de parenté et d’alliance, elle reçoit en 1978 la médaille d’argent du CNRS. Pour elle, la parenté n’est qu’une « construction idéologique » car « rien de ce que nous faisons ou pensons, systèmes de vie, d’attitude et de comportement, n’est issu directement de lois naturelles ».

En 1982, avec seulement deux licences pour tout diplôme universitaire, elle succède au « maître », Claude Lévi-Strauss – l’homme qui, selon elle, « trouvait de l’ordre sous le désordre » – au Collège de France. Sa chaire s’intitule : « Étude comparée des sociétés africaines ». Elle prend aussi la direction du Laboratoire d’anthropologie sociale où elle enseigne jusqu’en 1998.

Obtenir cette chaire ne coula pas de source : « les professeurs du Collège de France étaient des hommes intelligents et courtois, racontait-elle. Cela n’a pas empêché certains, lors de mon élection, de barrer mon nom, par principe, du seul fait que j’étais une femme. Je pense avoir toujours été considérée comme leur égale, intellectuellement. Cependant, j’ai souvent senti, derrière la courtoisie, quelque chose de l’ordre de la condescendance ».

Françoise Héritier, qui avait soutenu Martine Aubry en 2011, avant de voter François Hollande lors de la présidentielle de 2012, s’était opposée au port du voile à l’école : « à partir du moment où on commence à revendiquer un apartheid, on travestit complètement les lois républicaines ».

« De petite taille, longtemps d’allure fragile, elle était depuis des années handicapée par une maladie auto-immune qui attaque les cartilages et la contraint à un traitement à la cortisone, qu’elle affronte en philosophe (…). Elle aime trop la vie pour se morfondre », avait écrit en 2009 Michel Winock dans la revue « L’Histoire », soulignant son caractère « optimiste ».

Elle avait notamment écrit « Le rapport frère-sœur, pierre de touche de la parenté », « Sida, un défi anthropologique », « La différence des sexes », « Une pensée en mouvement », « Masculin, féminin » (en 2 volumes), « De la violence », « De l’inceste » etc. Elle venait de publier « Au gré des jours » (Odile Jacob) et avait reçu la semaine dernière le prix spécial du jury exclusivement féminin du Femina pour l’ensemble de son œuvre.

 

Source : AFP

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