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L’Australie « en guerre » contre les passeurs: efficace à court terme

aircalin

 

Les conservateurs australiens ont gagné les élections législatives de 2013 en promettant d’engager la marine contre les passeurs afin de mettre fin à l’exploitation d’êtres humains désespérés et de résoudre le problème de l’immigration illégale. Le ministre de l’immigration Peter Dutton estime que l’expérience est un succès et doit être poursuivie. Les défenseurs des droits de l’homme jugent que ses résultats ne seront pas durables.

 

La rhétorique était martiale. L’Australie « déclare la guerre » aux méchants trafiquants qui profitent de la misère humaine et n’ont aucun scrupule à envoyer des migrants sur des épaves pour des traversées désespérées qu’ils paient souvent de leur vie. Cette intransigeance combative, concrétisée par l’opération « Frontières souveraines », a séduit un électorat échaudé par l’arrivée en masse de boat-people.

Plus de 50’000 personnes s’étaient lancées dans la dangereuse traversée vers l’Australie pendant que les travaillistes étaient au pouvoir, de 2008 à 2013. La plupart d’entre elles avaient embarqué dans des ports indonésiens à bord de misérables embarcations dans l’espoir de commencer une nouvelle vie dans ce pays prospère. La vague a atteint son sommet au cours de l’année électorale, avec plus de 20’000 migrants sur 300 bateaux.

Baisse radicale des arrivées

Les Australiens ont donc bien accueilli le projet de la nouvelle coalition conservatrice de charger la marine d’intercepter les bateaux de passeurs en haute mer et de les refouler. Leur nombre s’est effondré immédiatement après l’installation du nouveau gouvernement. L’année suivante, un seul bateau est parvenu jusqu’aux côtes australiennes. Ce fut le dernier.

Le ministre de l’intérieur attribue cette baisse essentiellement à l’intervention des navires de la marine qui a intercepté et refoulé 30 embarcations et leurs 765 occupants dans le cadre de Frontières souveraines. L’opération ne se limite toutefois pas à cette intervention musclée. Elle prévoit qu’un réfugié arrivé par voie de mer ne pourra jamais s’installer dans le pays. Ceux qui ont touché terre ont été déplacés dans des camps de rétention sur l’île de Manus, en Papouasie Nouvelle-Guinée, et dans l’Etat de Nauru, dans le Pacifique.

Produit détruit

« Nous avons détruit le produit qu’offraient les passeurs. Ce produit était: ‘paie, saute dans le bateau et tu pourras t’installer en Australie’ », dit Peter Dutton. « Nous avons ôté les sucreries de la table. Nous avons renversé la table et dit aux gens: vous n’arriverez jamais jusqu’ici ».

Le ministre se montre indifférent aux critiques qui dénoncent l’intransigeance du gouvernement face à une crise des réfugiés sans précédent, provoquée par la misère, l’espoir d’une vie meilleure et des conflits toujours plus fréquents et plus longs. « Il y a 65 millions de personnes déplacées dans le monde. Les gens voudront venir dans des pays comme l’Australie aussi longtemps qu’il y aura des guerres, que les conflits ne seront pas résolus et que les gens espéreront améliorer la vie de leur famille. »

L’engagement de la marine pour détruire le commerce des passeurs doit rester une partie intégrante de la politique australienne de sécurité, estime Peter Dutton. Aux critiques qui accusent son gouvernement de manquer de cœur face à une crise humanitaire, il répond qu’ « aucun réfugié n’est mort noyé en mer depuis le début de l’opération Frontières souveraines il y a trois ans », une référence indirecte au chiffre fréquemment cité de 1200 morts durant les six ans de gouvernement travailliste. « On avait repêché les cadavres d’enfants démembrés… Des enfants qui avaient été attaqués par les requins. »

De nombreux réfugiés légaux

Frank Laczko, qui travaille pour l’Organisation internationale des Migration (OIM) à Berlin, reconnaît que la politique australienne a stoppé le flux des bateaux de migrants. « On peut dire que l’Australie a réussi à déplacer ses frontières vers le Nord. Mais la méthode fait l’objet de nombreuses critiques », relève-t-il. « D’un autre côté, il ne faut pas oublier que l’Australieest l’un des pays au monde qui, comme le Canada ou les Etats-Unis, a accueilli légalement un très grand nombre de réfugiés grâce à son programme de réinstallation ».

Peter Dutton met lui aussi cet aspect en évidence. Parallèlement aux refoulements en haute mer, le pays a ouvert ses portes plus largement aux réfugiés qui entrent par la voie officielle. « Nous sommes dans le monde à la deuxième place pour le nombre de réfugiés que nous accueillons par habitant. » Nous en recevons aujourd’hui plus que jamais et les électeurs australiens l’acceptent simplement parce que le gouvernement a regagné le contrôle de ses frontières.

On ne peut pas critiquer l’Australie parce qu’elle empêche des gens désespérés de se noyer en haute mer, remarque Fiona David, spécialiste du trafic de migrants à l’organisation non-gouvernementale « Walk Free Foundation » qui lutte pour mettre fin à l’esclavage moderne. « Mais toute réponse relevant simplement de l’application de la loi, que ce soit la construction d’un mur ou l’envoi de navires d’interception, doit être complétée par des efforts pour permettre aux gens de migrer sans risques ». L’Australie s’est concentrée sur la sécurité et le contrôle des frontières. « Je crains qu’on n’ait pas accordé ici assez d’importance à la création de voies de migrations sûres, que ce soit dans notre région ou ailleurs dans le monde. Et je souhaite que l’Australie se concentre davantage sur cet aspect ».

Là pour durer

L’approche australienne a certainement eu un effet dissuasif sur tous ceux qui auparavant étaient prêts à embarquer sur des bateaux de fortune pour rejoindre ce pays, estime Fiona David. « Mais a-t-elle permis de réduire le nombre de ceux qui sont prêts à partir pour d’autres pays? Et a-t-elle diminué le nombre de ceux qui sont prêts à faire ce qu’il faut pour le rendre possible? Je crois que la réponse est non. »

Peter Dutten reconnaît que la menace représentée par les passeurs n’est pas près de disparaître et que les bateaux de réfugiés reviendront immédiatement si l’Australie mettait fin à l’opération Frontières souveraines. « Elle doit rester une partie intégrante de notre réponse aux migrations ».

 

AFP

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