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Le « Blackbirding » : une pratique australienne s’apparentant à l’esclavage

franckprovost

A partir des années 1860, l’Australie a fait venir des milliers d’indigènes des îles du Pacifique pour travailler dans les plantations du Queensland.

Des fosses communes, pleines de ces ouvriers morts sur les plantations, sont encore découvertes aujourd’hui et leurs descendants réclament la reconnaissance de cet épisode peu reluisant de l’histoire australienne.

 

Qu’est-ce que le « blackbirding » ?

Bien que l’on ait la preuve que, parmi les 62 000 insulaires des mers du sud arrivés en Australie, certains  sont venus de leur plein gré et ont signé des contrats pour travailler sur les plantations, de nombreux autres ont été leurrés ou emmenés de force sur les bateaux. C’est cette pratique que l’on appelle « blackbirding ». La plupart étaient des hommes, en grande majorité originaires du Vanuatu et des îles Salomon ; quelques-uns venaient aussi de Nouvelle Calédonie ou de Papouasie Nouvelle Guinée.

Les premiers sont arrivés sur le Don Juan, qui a accosté à Moreton Bay en 1863 ; ils ont été « recrutés » dans une plantation de coton du Queensland. Certains n’avaient peut-être pas compris à quoi ils s’étaient engagés lors de leur première traversée ; mais beaucoup sont revenus plusieurs fois, par choix.

Emelda Davis, présidente de l’association Australian South Sea Islanders (association australienne des peuples insulaires des mers du sud) de Port Jackson, raconte que son grand-père a été kidnappé sur l’île de Tanna, au Vanuatu, alors qu’il n’avait que 12 ans. « Il a été embarqué de force sur un bateau — il n’a pas pu dire au revoir à sa famille — et envoyé en Australie pour travailler dans une plantation de canne à sucre dans le Queensland. A cette période, les Etats-Unis avaient déjà traversé une guerre civile pour stopper l’esclavage et, dans le Pacifique, le même phénomène débutait. »

 

S’agissait-il d’esclavage ?

Le fait que les hommes étaient rémunérés n’est pas compatible avec la notion d’esclavage. Cependant, il est important de noter que ces ouvriers indigènes étaient beaucoup moins payés que leurs homologues d’origine européenne. Pour autant, ils vivaient dans des « conditions similaires à celles des esclaves. »

« Après l’abolition de l’esclavage, les Britanniques se sont demandé comment ils pourraient faire exécuter la même charge de travail qu’auparavant, et ils ont eu recours au travail en servitude, » explique le professeur Clive Moore, spécialiste du sujet à l’université du Queensland.

Mme Davis explique que les conditions horribles de vie et de travail de son grand-père sont inscrites dans son histoire familiale. « On m’a raconté qu’une fois arrivés en Australie, on leur interdisait de parler leur langue maternelle. Ils recevaient des châtiments corporels et subissaient une forme de ségrégation, tout comme les afro-américains aux Etats-Unis. »

Le taux de mortalité de cette population était élevé : environ 30% d’entre eux mouraient sur les plantations, en raison de leur exposition aux maladies européennes mais aussi de la malnutrition et des mauvais traitements. La plupart étaient enterrés dans des fosses communes, que nous continuons de mettre à jour aujourd’hui.

 

Quand cela a-t-il cessé ?

Le travail en servitude des peuples insulaires du Pacifique sud s’est interrompu avec le début d’une autre période peu glorieuse de l’histoire australienne. Le Pacific Island Labourers Act de 1901 a ordonné le rapatriement de la majorité des 10 000 ouvriers sous contrat de servitude dans le pays. Cette législation faisait partie d’un ensemble de réformes qu’on a appelé plus tard la « White Australian Policy » (politique de l’Australie blanche).

Sous le coup de cette loi, les seuls insulaires des mers du sud autorisés à rester en Australie étaient ceux arrivés avant le 1er septembre 1879, ceux qui travaillaient sur les bateaux ou encore ceux qui bénéficieraient d’une dérogation. Cela représentait environ 700 personnes tout compris. Les ouvriers indigènes ont cherché à contester cette loi ­— une posture très courageuse à l’époque — et ont même envoyé une pétition de 3000 signatures au roi Edouard VII. L’opposition à cette législation a conduit le gouvernement à élargir les conditions d’attribution des dérogations, ce qui n’a pas empêché le rapatriement de nombreuses personnes entre 1906 et le milieu de l’année 1908.

La façon dont le gouvernement a financé ces rapatriements de masse est également sujet à controverse. Lorsqu’un ouvrier mourait en Australie, son salaire était placé sur un fonds utilisé pour envoyer des marchandises vers son île d’origine pour compenser sa disparition. Une pratique effective dans environ 16% des cas. Le reste du temps, le gouvernement du Queensland absorbait la différence et la reversait en partie au Commonwealth pour financer les rapatriements. « L’argent des morts payait pour la déportation des vivants, » résume le professeur Moore.

Au total, seuls 2500 habitants des îles ont réussi à éviter le rapatriement dans leur pays d’origine, et leurs descendants constituent la communauté australienne des insulaires des mers du sud.

 

Que s’est-il passé depuis ?

En 1994, le gouvernement du Commonwealth a reconnu que le peuple insulaire du Pacifique Sud constituait une communauté ayant une culture différente, et l’a remerciée pour les services qu’elle a rendus à l’économie australienne. Le Queensland lui a emboîté le pas, en reconnaissant officiellement l’existence de cette communauté en juillet 2000. Il a été suivi par la Nouvelle-Galles-du-Sud en 2013.

Malgré ces avancées prometteuses, le professeur Moore affirme que bien peu a changé depuis. « Ces dernières décennies, l’Australie a vraiment progressé sur la voie de la reconnaissance des aborigènes et du peuple insulaire du détroit de Torres, mais, trop souvent, les peuples insulaires des mers du sud sont oubliés, » regrette-t-il.

Mme Davis a consacré sa vie à représenter cette communauté et à lutter pour obtenir que son histoire soit enfin reconnue par l’Australie.

 

Source : abc.net.au

 


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