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Opinion: « Mariage pour tous: Ceux que nous sommes »

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Une opinion de Olivier Vojetta, auteur

L’interminable saga du vote sur le mariage pour tous en Australie s’est donc conclue par un mot, court et simple, on ne peut plus banal, l’un des plus utilisés dans la langue anglaise : « YES ». Un mot inscrit en grosses lettres capitales sur le drapeau arc-en-ciel, les affiches, les T-shirts, les tracts, partout. En surimpression sur les six couleurs, il trône au sommet du Sydney Harbour Bridge et de l’Opera House, grand coquillage aux allures de voilier, ce que la Tour Eiffel est à Paris. Il flotte même devant la mairie de mon quartier, à Randwick, fièrement érigé, juste au-dessous du drapeau Australien. Trois lettres qui se fondent dans le paysage, s’imposent à nos yeux mouillés de joie, encore et encore, finissent par s’incruster sur nos rétines. Et oui, 61,6% des électeurs ont dit « YES », autrement dit 7.817.247 personnes. Autrement dit une personne, puis une autre, puis encore une autre, et ainsi de suite et on arrive ainsi à 7.817.247. +1. Mon bulletin dans la boite à lettres, moi aussi, car je suis un Aussie. « YES » et pourtant ma voix intime et libre qui parle à l’intérieur de moi ne cesse de marteler « YES, mais ». J’ai beau sourire, me mêler aux scènes de liesse dans la rue, sur Oxford Street, partout, ma petite voix intérieure ne cesse de me harceler.

« YES, mais ». L’anglais incrusté dans mon français, constamment, pour tout et pour rien. L’anglais pour ses images choc, ses mots qui claquent, qui sonnent comme des jingles et au final l’anglais comme raccourci utile et nécessaire dans les situations surmédiatisées comme celles-ci. Certains vont même jusqu’à l’affubler d’un point d’exclamation en forme de béquille, comme si « YES » ne se suffisait plus, comme s’il était sur le point de s’arrêter net, à bout de souffle, à quelques pas de la ligne d’arrivée. Alors bien sûr on le loue, on l’encourage, on l’exhorte à aller plus loin, à être plus fort. Allez ! On le supplie de tenir bon, on essaie de le convaincre par tous les moyens – tout en nous convaincant nous-même – que la victoire est là, tout près, que ce n’est pas un mirage. Il vient un moment où l’on s’apprête à crier victoire, on voudrait tant le croire, mais c’est seulement « YES, mais » qui reste figé sur nos lèvres asséchées.

« YES, mais » ce n’est qu’un plébiscite, un de ces votes rarissimes dont les résultats n’obligent à rien. Juste une étape, fragile et incertaine, vers un rêve peut-être illusoire. Car rien n’est encore acquis : une loi va être présentée au Parlement que déjà les voix s’élèvent, celles des politiques réacs, celle de l’ex-Premier ministre conservateur Tony Abbott qui a milité de toutes ses forces pour le « NO ! », rappelant que cela fait dix ans que les Australiens se prennent les pieds dans le tapis du mariage pour tous.

« YES, mais » ce plébiscite, donc, a couté cher, très cher même. 160 millions de dollars pour être exact ; quand dans le même temps, le gouvernement fédéral alloue la même somme aux femmes et enfants victimes de violence domestique.

« YES, mais » ce oui à 61.6% – autrement dit ce NO à 38.4%, autrement dit ces 4,8 millions d’Australiens qui sont contre –, expose au grand jour une société divisée en profondeur, peinant à se persuader qu’elle est sur le bon chemin, celui de la modernité, de l’ouverture, de l’égalité. « Qui sommes-nous en tant que nation ? » Personne ici ne semble avoir de réponse, le pays est trop jeune pour le savoir. L’Australie est comme un adolescent qui passerait son temps à chercher le sens de sa vie, partout et nulle part, jusque dans les boîtes aux lettres.

Alors oui, c’est vrai : ce « YES » résume le vote avec une extrême arrogance mais il ne dit rien, n’explique rien. Tout juste dit-il les incertitudes de cet enfant gâté pourri, le lucky country, ce pays riche dont la formule a laissé le territoire désertique. Le maximum de bien-être pour un nombre d’individus réduit, grand principe néo-malthusien. Celui là-même qui a adopté la politique de renvoyer les bateaux des migrants clandestins. Celui là-même dont le slogan terrible « Stop the boats ! » raisonne encore dans ma tête, tel un mantra lancinant. Tout juste dit-il ce que nous voudrions être, en nous couchant le soir, sans avoir le courage de l’être tout à fait le matin venu. Il y a des gens comme ça, des choses qui ne peuvent exister que si une autre existe aussi. Les gentils et les méchants. Le OUI et le NON. Le meilleur comme le pire. Ceux que nous sommes.

 

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