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Queen Victoria Market : une rénovation qui inquiète

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La fréquentation du marché cher au cœur des Melburnians a drastiquement diminué. Vétusté des installations, baisse de la publicité, accès malaisé… tout cela a contribué à ternir l’attractivité d’un lieu emblématique de la ville depuis 1878. Dans ce contexte, et depuis quelques années déjà, commerçants et pouvoir publics s’accordent à dire qu’une rénovation est incontournable, mais le projet défendu par la mairie rencontre d’importantes réticences.

Il faut sauver le marché Victoria
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Pas assez de promotion pour certains

A Melbourne, personne ne se voile la face au sujet de l’attraction touristique numéro 1 de la ville. En 5 ans, selon les chiffres qui circulent officieusement, la fréquentation a chuté de 20% et un tiers des commerçants est parti.

Les professionnels se plaignent du vent qui s’engouffre partout et de l’insupportable chaleur de l’été (amplifiée par le réchauffement climatique) qui contribue à endommager rapidement les produits frais. Les points d’eau sont limités et les pièces réfrigérées éloignées des stands. Le parking aussi est un objet de plainte, son accès compliqué et son prix élevé découragent les consommateurs qui sont de moins en moins nombreux à l’utiliser.

De son côté, la mairie se rend compte que l’immense terrain constructible sur lequel s’étend le QVM est mal (ou sous) exploité. Dans un contexte d’expansion de la ville, la création de nouveaux logements est devenue l’une des priorités de la mairie. Melbourne s’étend ainsi déjà au sud et à l’est. Au nord, les terres plates du QVM bordent la partie haute du CBD. La ville voit donc plus grand que la seule question du marché.

250 millions de dollars pour un projet à 5 ans
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Découpage du QVM

En 2013, la ville lance un grande consultation pour déterminer les enjeux à relever et mettre en place un plan de rénovation qui puisse répondre aux attentes de tous. Les premières pistes sont lancées et, en juillet 2017, le plan définitif est dévoilé.

Quatre espaces sont délimitées Q1, Q2, Q3 et Q4 avec des travaux différents pour chacun. Creusement de trois sous-sols, installation d’une immeuble d’habitation de 125 mètres de hauteur, espace dédié à la vie de la communauté avec pourquoi pas un parc ou des services divers. Dans l’esprit de la mairie il s’agit de revaloriser le marché et ses activités, de faire rayonner son identité et d’esquisser les grandes lignes d’un nouveau lieu de rassemblement avec un quartier piétonnier plus agréable.

Les amis du QVM :  vent debout contre cette rénovation

A la tête des Amis du Queen Victoria Market, Mary-Lou Howie ne l’entend pas de cette oreille. Pour cette jeune grand-mère, dont la famille a longtemps travaillé au marché, ce projet est une aberration. « On veut créer un lieu aseptisé et embourgeoisé qui n’a rien à voir avec l’essence-même du marché. » Pour elle, il y a une « théâtralité » à préserver, même si elle induit, entre autres, la présence de déchets à nettoyer en fin de journée. « C’est ça la vie d’un marché : les odeurs, les couleurs, les petites habitudes… tout ce spectacle. »

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Bénévole des Amis du QVM

Elle s’élève aussi contre la construction de sous-sols pour décharger la marchandise qui devra ensuite être transportée par des monte-charge. Elle ne comprend pas l’intérêt d’une verrière éphémère pour reloger ponctuellement certains commerçants, « une fournaise en été » qui exigera le recours à un système de climatisation forcément énergivore. Quant à rendre les emplacements polyvalents (en dehors des anciens horaires du marché, ils seraient utilisés par d’autres que leurs usagers habituels), elle trouve cela compliqué et même ingérable. Elle parle d’une évolution qui tend vers un « shopping commercial » et d’intérêts financiers plutôt que culturels ou humains.

L’association, qui a fait réaliser une contre-proposition et qui a presque 4000 fans sur sa page facebook, a lancé des pétitions et souhaite aujourd’hui demander l’arbitrage en sa faveur de Heritage Victoria, en charge de la protection du patrimoine. En effet, elle craint aussi que la rénovation ne dégrade les éléments historiques constitutifs du marché. Plusieurs personnalités, dont l’actrice Sigrid Thornton, soutiennent la position des Amis qui aimeraient faire du QVM un enjeu aux prochaines élections. Reste à trouver le candidat.

Les dés sont jetés ?
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Michael Caiafa et sa soeur

Shane Scanlan, directeur de CBD News est beaucoup plus mesuré. Il connaît bien le dossier pour l’avoir étudié en profondeur. Pour lui, il s’agit d’un « super projet qui a été très mal géré en termes de communication. » En effet, les discussions ont eu lieu dans une certaine opacité. Michael Caiafa, propriétaire du Corner Bread, installé au cœur du marché depuis 43 ans, confirme. Il a assisté à des réunions et donné son avis, mais avec l’impression qu’il était surtout question de « cocher des cases »… pas d’être entendu.

Néanmoins, « rien n’arrêtera la mairie » estime le journaliste. Il n’est pas inquiet au sujet des démarches liées au patrimoine et même au creusement de la terre au niveau des anciens cimetières (dont un coin juif et aborigène) de la ville. Il pense également que les commerçants ont obtenu des garanties sur le prix des loyers ainsi que des compensations financières raisonnables pour les pertes liés aux travaux. La densification de Melbourne va continuer et il faut bien loger les habitants. « Monter des tours va dans le sens de l’évolution de la ville et 125 mètres de hauteur est deux fois moins que les constructions en cours » fait-il remarquer. Il a beaucoup de sympathie pour les Amis du QVM, mais leur guerre est devenue « personnelle ». En outre, ils n’ont pas réussi à mobiliser les politiques autant que nécessaire, même si certains Greens les soutiennent. Le QVM ne gagnera pas à être « muséifié »

Les Amis du QVM menacent néanmoins de s’enchaîner à l’approche des bulldozers. Dès l’année 2018 en principe, mais le chantier pourrait débuter par surprise ; des bâtiments ont ainsi déjà été « descendus » à la nuit noire par exemple sur La Trobe Street. Michael Caiafa, lui, « attend de voir pour croire ». On a tellement parlé de cette rénovation qu’il a du mal à imaginer qu’elle aura bien lieu.

Catherine Cardinet, guide française à Melbourne, emmène souvent les touristes qu’elle promène au marché ; elle a appris à aimer le lieu. Elle souhaite qu’il garde son intégrité, son « atmosphère » et que les petites boutiques conservent leur noblesse au lieu d’être noyées dans un « environnement aseptisé ». Elle a signé la pétition « Save the QVM » qu’elle a aussi fait circuler. Cependant, elle fait  remarquer que des rénovations ont déjà eu lieu, au South Melbourne Market notamment, et que cette dernière a été plutôt réussie.

Valentine Sabouraud

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