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A Villers-Bretonneux, le Musée Franco-Australien se meurt

Créé et géré par des passionnés, le Musée Franco-Australien de Villers-Bretonneux souffre de la crise du Covid et de la concurrence du Centre Sir John Monash.

En 1959, l’association franco-australienne de Villers-Bretonneux voit le jour. A l’origine, elle avait pour but de former un comité d’accueil pour les Australiens en visite dans la Somme, théâtre d’importantes batailles pendant la Grande Guerre. Notamment les 24, 25 et 26 avril 1918 où des milliers de soldats australiens venus renforcer l’armée britannique et commandés par le général John Monash avaient défendu leurs positions contre l’offensive allemande. Leur sacrifice permit de stopper l’avancée des Allemands et de sauver la ville d’Amiens de l’occupation. Depuis 1938, le mémorial national australien se dresse dans les champs à l’écart de la commune pour rendre hommage aux 11 000 soldats australiens morts sur le front occidental entre 1916 et la fin de la guerre.

Face à l’accumulation des souvenirs de guerre apportés par les visiteurs, les membres de l’association ont fondé le Musée Franco-Australien en 1975. Installé dans les locaux de l’école Victoria, reconstruite avec l’aide de l’Australie en 1920, le musée fait aujourd’hui 400 m² et regorge de photos, d’uniformes et d’objets en tout genre. « Ce sont des témoignages qui sont très émouvants pour les visiteurs que nous avons, ou tout du moins que nous avions » nous raconte Yves Taté, administrateur du musée avec qui nous nous sommes entretenus. Nous pensions simplement vous présenter un lieu de mémoire gardé par des passionnés, peut-être vous donner envie de le visiter. En réalité, nous avons découvert la triste histoire d’un « musée oublié », dont « l’avenir est en suspens », et que personne ne semble vouloir aider.

« Bien qu’elle ne veuille pas dire son nom, nous avons de la concurrence. »

En 2018, le gouvernement australien lance le projet d’un chemin de mémoire partant de Villers-Bretonneux et se terminant à Ypres, en Belgique. Il devait relier la plupart des sites liés à l’engagement australien en Europe au XXe siècle ; champs de batailles, cimetières et mémoriaux. Dans le cadre de ce projet, le gouvernement australien finance à hauteur de 50 % un projet de rénovation du musée. Suite à un changement de gouvernement, le projet tombe à l’eau. A la place du chemin, le nouveau gouvernement décide « de construire un centre de documentation au pied du mémorial », le Centre Sir John Monash, à quelques kilomètres du centre du village. Ce centre flambant neuf bouleverse l’organisation des visites organisées par les voyagistes.

Yves Taté nous explique la situation : « Les voyagistes ont un délai de visite, à Villers-Bretonneux, la plupart du temps, il s’établit à 2 h ou 2 h 30. Mais avec le Centre Monash, ils passent deux heures sur le site et puis à peine un quart d’heure au musée, quand ils viennent au musée. On a même vu des cars passer, s’arrêter et les visiteurs prendre des photos de l’intérieur du car puis repartir ». Auparavant, les visiteurs ne passaient qu’une demi-heure au mémorial et le reste au musée. A l’annonce du projet, l’équipe du musée s’est vite inquiétée de la potentielle concurrence. Face à cette inquiétude, on leur a répondu que le centre était complémentaire avec le musée. Pourtant, les chiffres montrent bien l’impact négatif de la construction du centre sur la fréquentation du musée : « Nous avions 11 000 visiteurs en 2018 et il y en avait 17 000 enregistrés au mémorial. En 2019, nous avions 9 000 visiteurs chez nous et le Centre Monash en annonçait 40 000 ».

« Bien qu’elle ne veuille pas dire son nom, nous avons de la concurrence » résume l’administrateur, « notre drame, c’est d’être à deux kilomètres du centre ». Mais ne vous y trompez pas, il ne s’agit pas de jalousie, Yves Taté comprend l’attrait des visiteurs australiens pour le centre : « Quand des gens font des milliers de kilomètres pour venir sur un site de mémoire, ils commencent par ce qui est le plus intéressant, donc le Centre Monash, et s’ils ont un peu de temps, ils vont au musée ». D’ailleurs, l’équipe du musée a proposé des solutions pour que les deux sites puissent se compléter : « Notre souhait était tout simple ; être rattaché au Centre Monash et puis c’est tout. L’association était prête à abandonner la gestion au profit du Centre Monash, il n’y avait pas de problème de ce côté-là, c’était une question de survie ». Pour cela, une lettre a été adressée « au Ministre des Vétérans par le biais de l’ambassadeur », jusqu’ici sans réponse. De son côté, la municipalité n’a pas voulu s’impliquer dans la gestion du musée qu’elle aurait qualifié « d’épine supplémentaire ». Même chose pour la communauté de communes.

« 90 % des visiteurs sont Australiens. »

Comme tous les lieux de culture en France, le musée souffre également des restrictions liées à la crise du Covid. S’il parvient à survivre grâce au dispositif de chômage partiel et aux « quelques réserves » constituées avec le « flux de visiteurs très importants pendant la période du centenaire », le musée a toujours besoin de « 10 000 visiteurs par an » pour équilibrer son budget. Le niveau de fréquentation, déjà en baisse depuis l’ouverture du Centre Monash, est forcément réduit à zéro aujourd’hui. Pour autant, la potentielle réouverture des lieux de cultures annoncés par le gouvernement pour le courant du mois de mai ne résoudra pas les problèmes du musée. « Il faut que l’on attende que les Australiens puissent sortir de leur île. Pour cette année, c’est cuit, aucun voyagiste ne prévoit de voyages en Europe. Nous ne pouvons pas rouvrir dans ces conditions » explique Yves Taté. « Les Français sont peu nombreux » à visiter le site, ce sont surtout « des groupes scolaires et des anciens combattants » dont le nombre ne permet pas un fonctionnement à l’équilibre.

Certes, « 85 % des souvenirs présentés sont australiens et ils intéressent beaucoup moins les Français ». Mais, pour l’administrateur du musée, le problème est plus large : « Chez nous, on oublie beaucoup, on oublie très vite ». La transmission de la mémoire « demeure une tâche très difficile, plus chez les Français que chez les Australiens ». D’ailleurs, Yves Taté craint de voir la gestion du musée reprise par un Français qui ne s’en occuperait pas « avec la passion des anciens, mais pour rapporter de l’argent ». Alors, il résume son souhait ainsi : « Nous aurions aimé que la mémoire et le souvenir australien demeurent auprès des Australiens, avec les Australiens et sous la coupe des Australiens » puisqu’en Australie, « tout le monde connaît Villers-Bretonneux ».

Pour l’heure, Français comme Australiens, personne ne semble se soucier de l’avenir du musée.

Corentin Mittet-Magnan

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