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[ EDITO ] – Julian Assange ou la répression aveugle face aux défis démocratiques de demain

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Le 11 avril 2019, les autorités équatoriennes mettent fin à l’asile politique de l’informaticien et cyber-militant australien Julian Assange. D’obédience libérale, ce dernier lançait en 2006 la plateforme Wikileaks et inaugurait à l’heure d’Internet une nouvelle ère démocratique, celle de la captation et de la circulation à grande échelle d’informations protégées. Mais cette nouvelle donne digitale est insupportable pour les puissants de ce monde soudainement mis à nu, qui n’ont d’autre réponse que celle de la répression. 

De l’asymétrie d’information en démocratie 

Dans Theory of the firm : managerial behaviour, agency costs and ownership structure, article publié en 1976 et qui depuis fait loi en économie du management, les théoriciens de l’agence Michael C. Jensen et William H. Meckling définissent le problème du principale-agent fondé sur l’asymétrie d’information entre deux agents économiques.

Il s’agit de modéliser une relation contractuelle dans lequel un principal, en situation d’infériorité car non détenteur de l’information, délègue une tâche à un agent, exécutant en théorie les volontés du principal mais en position de force car en possession de l’information.

Selon Michael C. Jensen et William H. Meckling, les meilleurs contrats entre le principal et l’agent seront ceux qui minimiseront le plus l’asymétrie de l’information entre le principal et l’agent. Un groupe d’actionnaire ( le principal ) n’a pas d’information précise quant au fonctionnement d’une entreprise mais est forcé, pour faire fructifier son capital, de déléguer la gestion d’une production industrielle à une dirigeant d’entreprise ( agent ) qui lui détient davantage d’information et peut, le cas échéant, maximiser sa position.

Après l’arrestation de Julian Assange, dans l’ambassade d’Équateur à Londres, la conclusion émise par Jenson et Meckling est édifiante :  « Qui détient l’information maintient ou détient le rapport de force décisionnel » 

D’obédience libérale, le fondateur charismatique de Wikileaks transpose la théorie de l’agence dans le champ de la démocratie : «ouvrir les gouvernements» afin de faire cesser l’asymétrie de l’information entre l’État, l’agent, et ses gouvernés, le principal, lui ayant délégué son droit de nature.

L’État et les puissances d’argent sont les détenteurs de l’information et cherchent à le rester par tous les moyens afin d’assurer la sauvegarde du système fondé sur l’asymétrie informationnelle. Ils surveillent pour leurs intérêts et en même temps verrouillent par l’invocation de la Raison d’État ou du secret des affaires. Entre temps, ils veillent au bon déroulement du récit médiatique, en prenant garde à ce que les ombres et les échos projetés sur les murs de la caverne platonicienne soient conformes à leur vision du monde et leurs intérêts.

Internet, une nouvelle ère démocratique ?

Partant de ce postulat, Julian Assange voit dans Internet et la cryptographie des formidables moyens d’inverser l’asymétrie d’information, pré-requis essentiel du renversement de la domination étatique. Et soudain, les époques se répondent dans une correspondance inattendue  : «nous ouvrons les gouvernements»  proclame l’ONG Wikileaks car, comme l’énonçait déjà si bien Henri Ford de son temps : «si la population comprenait le système, il y aurait une révolution avant demain matin. » 

Selon Julian Assange, une information pure et parfaite, si chère aux économistes néoclassiques, doit être ainsi garantie à l’homo democraticus qui a dorénavant un droit de regard sur les coulisses du système financier mais également du complexe diplomatico-sécuritaire international.

En 2010, après quatre années d’intense activité informatique et de sécurisation de ses sources, l’équipe de hackers de Wikileaks dévoilait une série de documents et de câbles diplomatiques classés confidentiels par l’armée américaine.

En partenariat avec les plus grands médias occidentaux aux premiers rangs desquels le New York Times, Le Guardian, Le Monde, ou encore El Pais, Wikileaks fait fuiter une série de documents confidentiels relatant, entre autres, les agissements des États-Unis pendant la guerre en Irak, son intense activité de renseignement à travers le monde ainsi que l’ampleur du système tortionnaire dans les prisons américaines de Guantanamo et d’Abou Ghraib en Irak.

Internet, issu du complexe militaro-scientifique américain, est devenu, ironie de l’histoire, le principal talon d’Achille des Leviathans du monde entier et des puissances d’argents.

Une croisade des puissances coalisées

Talon d’Achille mais surtout épine dans le pied à en croire la croisade quasi sacro-sainte des puissances étatiques et économiques contre Wikileaks depuis fin 2010 ; cabale qui aurait fait perdre à l’organisation plus de 95% de son revenu. De concert, Russie, Chine, USA ont bloqué l’accès au site Wilileaks.org, puis PayPal, Apple, Amazon, Visa, Mastercard, Tableau Software, Every DNS soit tout l’écosystème permettant au site de vivre et d’être hébergé sur le Web à l’international  ont successivement tourné le dos à la plateforme.

Une véritable  « censure internationale »  selon Reporters Sans Frontière mais qui ne s’embarrasse plus d’aucune pudeur et de politiquement correct. En témoigne la sortie de Bob Beckel, un conseiller du parti démocrate américain sur le plateau de Fox News en juillet 2010 : « Ce type est un traître, il faut abattre ce fils de pute.»

Comme le rappelait à juste titre Julian Assange sur la chaîne britannique Channel 4 en juillet 2010 : « les Pentagon Papers se composaient d’environ 10 000 pages, contrairement aux 200.000 pages de Wikileaks sur l’affaire des journaux de guerre afghans ». Il y a de ça à peine une génération, les journalistes devaient en effet mettre la main physiquement sur des documents d’informations confidentiels. Avec la révolution digitale, des milliards de données numérisées, qu’un seul spécialiste mettrait une vie à parcourir, peuvent transiter d’un département d’État jusqu’à une plateforme de Leakers.

Propriété des puissants depuis que l’homme s’organise en société, l’information savamment distillée, est un formidable moyen de faire pression sur tel ou tel État ou entreprise. Aujourd’hui, devant la fragilité de toute l’architecture informationnelle et l’ampleur de la perte de contrôle, les coalisés ont donc ouvert un nouveau front sur le champ de bataille de la guerre qu’Assange et d’autres mènent au secret.

Technologie spéciale de protections des sources à l’origine des fuites, données numériques plus faciles à divulguer, partage démultiplié par les réseaux sociaux…Autant d’éléments annonciateurs d’un nouveau répertoire d’action où le droit de regard sur l’envers du décor est devenu un impératif démocratique. « La cryptographie est la forme la plus aboutie de l’action directe non-violente » martelait même Julian Assange dans son manifeste Menaces sur nos libertés (2013).

La répression comme unique horizon du politique 

Mais nos gouvernants ont préféré choisir la répression plus que la coopération ou l’analyse ; en témoigne l’arrestation de Julian Assange à Londres ce jeudi 11 avril.

L’agent, à savoir nos gouvernants, n’a pas voulu renégocier le contrat démocratique proposé par et pour nous. Pourtant, il est certain que le phénomène des Leaks survivra à Julian Assange. Des LuxLeaks en 2014, en passant par les SwissLeaks en 2015 jusqu’à la révélation des Panamas Papers en 2016, l’alliance des pouvoirs étatiques et des monopoles économiques n’arrivent pas, on le voit, à colmater les fuites du système.

Au lieu d’interroger, à juste titre, un phénomène de fuites qui soulève d’importants questionnements d’ordre philosophique, nos gouvernements préfèrent sortir l’appareil répressif d’État plutôt que d’être à la hauteur des défis.

Pourtant, le phénomène inédit que nous voyons sous nos yeux mérite à bien des égards de le soumettre à la critique. La publication sans filtre de centaines de documents classés pose en effet énormément de problèmes d’ordre éthique et sécuritaire.

Éthique d’une part, lorsque en avril 2009, 1 235 pages du dossier d’instruction judiciaire de Marc Dutroux se retrouve, au mépris du secret de l’instruction, sur la plateforme WikiLeaks. Sécuritaire d’autres part, lorsque les noms de collaborateurs afghans ayant travaillé avec l’armée américaine sont jetés de la sorte sur la place publique alors que la paix en Afghanistan relève encore d’une gageure.

Où s’arrête la raison d’État et où commence la raison démocratique ?  Qu’est ce qu’un citoyen est un droit de savoir ?  Quels médias ou intermédiaires est légitime pour jouer les entremetteurs entre la fuite et le citoyen ? Comment déterminer la fiabilité d’une source et/ou son degré de manipulation ? Autant de questionnements qui doivent nourrir et sous-tendre le débat démocratique autour du phénomène Wikileaks

Mais les États, au lieu d’engager ces réflexions nécessaires pour penser ce grand chambardement se vautrent et dégainent des appareils législatifs extrêmement lourds. A l’heure d’une importante crise des institutions et de la démocratie, la répression leur apparaît comme le seul horizon institutionnel convenable. Veulent-ils ou seraient-ils capables d’engager autre chose ?


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franckprovost
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