fbpx
Copyright LE COURRIER AUSTRALIEN 2016
HomeACTUHilaire Bucumi, réfugié burundais à Melbourne

Hilaire Bucumi, réfugié burundais à Melbourne

gjfood

En avril dernier, Delphine Laboureau-Ormancey, directrice de l’école French tête-à-tête a l’idée audacieuse d’inviter un réfugié politique pour une rencontre informelle avec des Australiens francophones. Dans une vaste salle d’Abbotsford Convent, on découvre ainsi le chemin tortueux qui a mené Hilaire Bucumi du Burundi à Melbourne. Une trajectoire douloureuse, racontée sans pathos dans une très belle langue française.

Hilaire_couvent

Seize personnes ont pris la peine de réserver pour assister à cette petite conférence. Installées en cercle, elles entourent Hilaire Bucumi, venu avec sa femme Marie-Louise. Ils portent tous deux des vêtements colorés aux motifs géométriques africains. Ils semblent timides quoique… L’ancien professeur des écoles prend vite de l’assurance. Pour commencer : petite leçon de géographie. Savez-vous où se situe le Burundi ? Connaissez-vous sa taille ? Sa population ? On apprend que le pays est deux fois plus petit que la Tasmanie et qu’il compte à peine moitié moins d’habitants que l’Australie toute entière (10 millions environ). Ancienne colonie belge, il est coincé entre le Rwanda, la République Démocratique du Congo et la Tanzanie. On peut le voir sur la carte qui est distribuée à chacun.

Deuxième leçon : sur les noms cette fois. On découvre avec étonnement que, dans ce pays, les enfants portent toujours leur numéro dans la lignée paternelle. « Bucumi signifie dixième » explique Hilaire, qui raconte aussi que son prénom a été modifié lorsqu’il est entré dans un camp de réfugiés en Tanzanie. Les responsables locaux ne connaissaient alors que le prénom de la femme du président des Etats-Unis. Hilaire est ainsi devenu Hilary sur ses papiers.

La même chose qu’au Rwanda, en moins médiatique

Pour revenir à son enfance, Hilaire raconte son chemin pour aller à l’école. On l’imagine assez bien courir avec son déjeuner sur les 15 kilomètres aller simple qui le mène à l’établissement. Jusqu’à ce que l’eau courante soit installée, il emporte en plus de quoi boire ! Chaque retard est puni par des coups de bâton. Cela n’empêchera pas le jeune garçon de suivre des études supérieures pour devenir instituteur. Il enseigne alors dans des classes bondées de 50 élèves, parfois plus, et s’engage politiquement… jusqu’à sa fuite en 1994.

Que s’est-il passé au Burundi à cette période ? « La même chose qu’au Rwanda, un conflit ethnique violent opposant Hutus et Tutsis ». Mais alors qu’au Rwanda, des casques bleus belges sont assassinés, contribuant à la médiatisation mondiale du drame, rien de tel au Burundi où les violences sont moins connues du monde extérieur. Hutu adhérent au parti vaincu aux élections de 1993, Hilaire est devenu, comme beaucoup de ses amis intellectuels, « un homme à abattre ». Craignant pour sa vie, il est contraint de tout quitter précipitamment. Il part « sans le costume, qu’on m’aurait volé, sans les chaussures solides, sans les biens, sans rien. » Sa première femme vient d’accoucher ; elle fera quand même le voyage avec lui, à pied, avec un nouveau-né dans les bras.

Ecole de fortune

bdi_camp_nyarugusu_kigoma_1erministreKassimMajaliwa_2015eCommence pour lui une vie non pas d’errance, mais d’incertitude et de précarité dans d’immenses camps en Tanzanie : celui de Mtabila d’abord, puis de Lukole. Il y observe les effets de la promiscuité imposée à certains réfugiés qui sont logés dans des tentes de quatre, que les occupants se connaissent… ou pas. « Vous imaginez ce qui peut s’y passer. » Il voit les trafics, les prélèvements sur la nourriture ou les dons mais aussi les négociations pour les emplois créés autour de la gestion de cet espace clos dont personne ne semble pouvoir sortir. Sans compter qu’il faut survivre aux maladies comme le paludisme ou la dysenterie. Malgré tout, de nouveau, Hilaire s’active. Il prend la tête d’une école de fortune (niveau secondaire) – essaie d’enseigner avec du personnel parfois improvisé.

Renvoyer les Burundais dans leur pays revient finalement sur le tapis. Ne pourront rester dans les camps que ceux qui craignent pour leur « intégrité physique ». Hilaire explique que certains compatriotes ont des cicatrices ici et là – ces marques deviennent des passeports pour la survie. Lui aussi en a, mais il a surtout des preuves qu’un retour pourrait lui être fatal.

Arrivé en 2005

Comment a-t-il finalement pu partir ? Comment dire… ça s’est un peu joué à la roulette. De fait, les pays qui se sont engagés à accueillir des réfugiés (à différencier des migrants, du point de vue du statut*) se les répartissent selon des critères flous. « J’aurais tout aussi bien pu aller aux Etats-Unis, en Allemagne ou ailleurs. Finalement, c’est l’Australie qui m’a ouvert ses portes. » Hilaire est donc arrivé dans le pays en 2005 de manière parfaitement légale, accueilli d’abord par l’association New Hope Foundation. Il commence ensuite à travailler chez Ames, spécialisée dans la réinstallation des réfugiés. Sa deuxième épouse (la première est décédée) Marie-Louise l’a rejoint récemment. Ancienne ambassadrice du Burundi à la francophonie, elle apprend désormais l’anglais avec assiduité.

hilaire_tambour

burundi-12-2013 627Aujourd’hui bien installé, Hilaire peut se projeter vers un nouvel avenir. Après l’enseignement ou l’accueil de ses semblables, il se verrait bien aider les personnes âgées. Il se forme en ce moment à ce métier. Et pour le passe-temps, il anime un groupe de tambours du Burundi – et a même contribué à la création d’un ensemble à Shepparton. Il a déjà fabriqué quelques instruments de musique et se produit dans des festivals multi-culturels du Victoria. Une actualité à suivre pour cet homme au parcours hors-normes. « Son récit nous a ouvert les yeux » ont déclaré les Australiens de tous âges présents à cette rencontre. On est bien d’accord.

Valentine Sabouraud

* Un réfugié est une personne qui répond à certains critères établis par le droit international. Dans la convention internationale de 1951, celle-ci se trouve hors de son pays par crainte d’être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de ses opinions politiques ou de son appartenance à une groupe ethnique. Le terme de migrant lui n’a pas de définition universelle – la migration peut être volontaire ou forcée.

Légendes photos : 1/  H. Bucumi 2/ H. Bucumi au couvent, son épouse à sa gauche et D. Laboureau-Ormancey à sa droite 3/ Camp en Tanzanie 4/ H. Bucumi en tenue traditionnelle 4/ Tambours du Burundi (c) blog clédesol.

Hilaire Bucumi était invité à Abbotsford Convent, 1 St Heliers street, Abbotsford, le 28 avril dernier par French tête-à-tête dans le cadre d’un cycle de rencontres mensuelles. Prochain invité : le réalisateur et photographe Jérôme Pelletier ce samedi 26 mai à 1.30 pm.

———————————————

N’oubliez pas de nous suivre sur Facebook et Instagram, et de vous abonner gratuitement à notre newsletterDes idées, des commentaires ? Une coquille ou une inexactitude dans l’article ? Contactez-nous à l’adresse redaction@lecourrieraustralien.com

Comments
franckprovost
Share With: