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La Chine n’attend pas que le Dalaï-Lama ait 113 ans pour préparer sa succession

Pékin compte maîtriser le choix du successeur du leader spirituel des Tibétains, dont il chapeautera l’éducation conformément à la ligne du Parti. Les Tibétains risquent bien de se trouver, le jour venu, face à deux réincarnations du Dalaï-Lama: celle authentifiée selon leurs propres traditions et celle imposée par le régime communiste chinois.

Le Dalaï-Lama l’a plusieurs fois déclaré (en décembre dernier encore) : il se voit vivre jusqu’à 113 ans. Tenzin Gyatso, qui n’en est qu’à sa 86e année, “souhaite vivre assez longtemps pour continuer à répondre aux espoirs des 6 millions de Tibétains”. Face à une telle prédiction, la question de sa réincarnation peut paraître moins pressante à nombre de ses fidèles. La succession du leader spirituel des Tibétains se pose pourtant avec acuité, dans la mesure où le régime communiste chinois, qui s’est considérablement durci ces dernières années à l’endroit des minorités, s’y prépare, lui, très sérieusement.

“L’ascension de Xi Jinping a conduit à un virage assimilationniste dans l’approche de Pékin envers les Tibétains et les autres nationalités chinoises non han”, constate le Pr Robert Barnett, tibétologue à l’Université de Londres. Qu’adviendra-t-il de la cause tibétaine lorsque le Prix Nobel de la paix – qui avait été qualifié de “gangster international” par le Quotidien du Peuple – disparaîtra ? Comment les Tibétains réagiront-ils face au vide laissé par la disparition de leur leader charismatique ? Et comment son successeur sera-t-il identifié ?

Identifier sa réincarnation

“Dans le bouddhisme tibétain, la recherche de la réincarnation d’un maître spirituel est menée par une équipe de religieux”, éclaire la tibétologue Françoise Robin, professeure à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco). “Elle se base sur d’éventuelles indications fournies par le défunt avant son décès, puis sur l’interprétation de signes extraordinaires, de visions lors de séances de méditation ou encore de rêves apparus aux disciples ou aux proches.”

C’est ainsi que le XIVe Dalaï-Lama avait lui-même été identifié, enfant, par la mission de recherche du successeur du “Grand Treizième”, dans une famille de fermiers de la région de l’Amdo (aujourd’hui province du Qinghai). Il fut capable de nommer l’un des lamas, qu’il n’avait jamais vu, et de reconnaître des objets ayant appartenu à son prédécesseur, raconte-t-il dans Mon autobiographie spirituelle, recueillie par Sofia Stril-Rever (Presses de la Renaissance).

Quand l’Armée populaire de libération prit possession des terres tibétaines en 1950, il n’avait que 15 ans. Neuf ans plus tard, le 10 mars 1959, le peuple se souleva contre l’occupant chinois; le Dalaï-Lama, espérant éviter un massacre (qui eut néanmoins lieu), prit la route de l’exil pour trouver refuge en Inde, sur les hauteurs de Dharamsala. C’est là qu’il bâtit son administration et veilla à assurer une éducation à une jeunesse déracinée, non sans rester “certain” de retourner un jour au Tibet, “le moment venu”, quand le gouvernement chinois ne me considérera plus “comme un démon”, nous avait-il déclaré en 2012. Les conditions n’ont encore jamais été réunies pour qu’il puisse rentrer à Lhassa cependant, et sa demande de voir les Tibétains bénéficier d’une “autonomie véritable” au sein de la République populaire de Chine n’a jamais été entendue par Pékin.

Le PCC s’intéresse aux réincarnations

C’est dans ce contexte que Pékin compte bien maîtriser le choix du successeur du Dalaï-Lama dont il chapeautera l’éducation religieuse conformément à la ligne du Parti. Bien qu’athée, le régime communiste s’est déclaré compétent en matière de réincarnations des lamas tibétains. Le Dalaï-Lama a déjà eu l’occasion de suggérer aux dirigeants chinois de se pencher sur “les réincarnations de Mao Zedong et de Deng Xiaoping” plutôt que de s’intéresser à la sienne.

Mais “les plans de la Chine sont clairement bien avancés”, rapporte le Pr Robert Barnett. “Elle a formé, en janvier dernier, un groupe préparatoire de 25 personnes à Lhassa pour superviser la sélection du prochain dalaï-lama”, poursuit-il. “Les Chinois sont occupés à essayer de persuader, de corrompre ou de forcer toutes les figures religieuses à être d’accord avec eux à l’avance. La question de la succession entraînera une énorme crise. Les Tibétains ont beaucoup de travail à faire pour s’y préparer…”

Le sort réservé au XIe Panchen-Lama, un autre des plus hauts dignitaires du bouddhisme tibétain, témoigne de la détermination du régime d’orchestrer cette succession en sa faveur. En 1995, il avait fait disparaître l’enfant de 6 ans reconnu par le Dalaï-Lama comme étant la réincarnation du Xe Panchen-Lama et l’avait remplacé par un autre, placé sous sa houlette. C’est celui-ci, Gyaltsen Norbu, qui a récemment déclaré, selon le média d’État China Tibet Network, que “la seule voie” pour le bouddhisme tibétain était de “s’adapter à la société socialiste aux caractéristiques chinoises” et d’amener les croyants à “aimer le parti”. Or, ce devait être au XIe Panchen-Lama de prendre un rôle prédominant à la mort du XIVe Dalaï-Lama jusqu’à ce que le XVe de la lignée soit trouvé et en âge d’assumer son autorité spirituelle. On voit mal, en l’occurrence, comment Gyaltsen Norbu pourrait poursuivre l’œuvre de Tenzin Gyatso pendant cette période. Telle que la situation se présente aujourd’hui, les Tibétains risquent de se trouver, le jour venu, face à deux réincarnations du Dalaï-Lama: celle authentifiée selon leurs traditions et celle imposée par le Parti communiste chinois.

“À l’étranger”

Régulièrement interrogé sur sa succession, Tenzin Gyatso a eu l’occasion d’avancer quelques pistes, y compris la possibilité de mettre un terme à l’institution du dalaï-lama à sa mort. Si celle-ci perdure, la mise en œuvre “des procédures de recherche et de reconnaissance” de son successeur devra se dérouler “selon la tradition ancestrale” a-t-il déclaré en 2011“Je laisserai des instructions claires par écrit à ce sujet.” Mais “gardez bien à l’esprit que, hormis la réincarnation reconnue par le biais de telles méthodes légitimes, aucune reconnaissance ou acceptation ne doit être accordée à un candidat choisi à des fins politiques par quiconque, ce qui inclut les candidats qui se trouveraient en République populaire de Chine”. Dans Mon autobiographie spirituelle, il indiquait déjà que, “étant donné qu’à l’évidence le but d’une réincarnation est de reprendre la tâche qui n’a pas encore été accomplie par son prédécesseur, logiquement, si ma mort survient pendant que nous sommes hors du Tibet, alors ma réincarnation se manifestera à l’étranger pour mener à terme ce que je n’aurai pas achevé”.

Qu’en serait-il dès lors s’il terminait sa vie à Lhassa ? “Il pourrait changer sa vision si la Chine change d’attitude à son égard”, pense Robert Barnett. “Il y a eu dans le passé des éléments de considérations politiques dans les désignations des dalaï-lamas et de hauts lamas. Ce n’est pas impossible ici non plus. C’est pourquoi il ne fait pas encore d’annonce à propos de sa succession, mais temporise.”

Si l’on en croit la prédiction du Dalaï-Lama, il lui reste 27 ans devant lui.

 


Source : La Libre Belgique

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