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Les mille vies de Marie-Louise Sibazuri, belgo-burundaise à Melbourne

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On la rencontre grâce à son mari, Hilaire Bucumi, réfugié politique burundais, accueilli par l’Australie il y a quelques années après une répartition mondiale « aléatoire » des demandeurs d’asile. Discrètement souriante, posée, timide, elle laisse parfois échapper quelques phrases dans un français qui témoigne de son goût pour la langue, ses méandres et ses cadeaux. On la sait dramaturge. Marie-Louise Sibazuri est bien plus que cela.

Oiseau migrateur

Alors qu’elle voit le jour au Congo, un tour de passe-passe permet aux parents de Marie-Louise de la faire naître – sur les papiers – au Burundi, afin de lui donner, pensent-ils, les mêmes chances d’accéder plus tard aux études supérieures. La famille est pourtant burundaise et elle ne fait que revenir au pays. Qu’importe, « à l’époque, la peur des inégalités a prévalu. » Marie-Louise est âgée de 2 ans quand tout le monde s’installe à Kabarore. Elle y vivra quatre ans, jusqu’à ce qu’une tante religieuse ne la prenne sous son aile et la fasse voyager au gré de ses affectations. « Finalement, j’ai toujours été un oiseau migrateur » sourit Marie-Louise.

Sganarelle

Celle qui a commencé sa scolarité à 5 ans en « élève libre » est déjà boulimique de lecture, mais la révélation viendra avec une pièce montée par un prof… de maths. Elle a 15 ans et joue Sganarelle. Son premier contact avec le théâtre et Molière est un coup de foudre. Elle crée sa première pièce dans la foulée. Elle se lance ensuite dans des études pour devenir professeure puis bibliothécaire, à défaut d’approcher l’anthropologie, la sociologie et la psychologie, trois sujets qui auraient eu ses faveurs si la bourse qu’elle a gagnée n’avait été attribuée à un autre. En parallèle, elle continue d’écrire, mettant en scène ses propres oeuvres et lançant même un système de théâtre filmé qui lui permet de présenter ses pièces en vidéo sans faire prendre de risques à ses acteurs hutus et tutsis, car la guerre couve.

Militante

Dans les années 80, Marie-Louise devient Secrétaire générale adjointe de l’union des femmes burundaises, un titre impressionnant qu’elle tempère, expliquant que le parti unique au pouvoir décline alors plusieurs sections dont une pour les femmes. C’est là qu’elle a atterri. Elle dit « Ce n’est pas la politique qui m’intéressait mais le droit des femmes et des enfants. Je voulais promouvoir l’accès à l’égalité dans les domaines du travail, de la parentalité… » Elle évoque les campagnes de vaccination, le regroupement économique mais aussi les violences sexuelles. Elle veut faire, agir. Proche du gouvernement en place, elle finit même par être élue députée – en remplacement de la tête de liste, parti comme ambassadeur à Genève. Elle ne siègera finalement pas, considérant que l’opposition systématique des deux partis principaux bloque toute avancée : « Au parlement, ils ne se sont mis d’accord que pour voter leur propre salaire » se désespère-t-elle. Alors à quoi bon ?

Voix des réfugiés

En parallèle, et à la même époque, son premier mari est brutalement attaqué par des adversaires politiques. Laissé pour mort, il subira dix opérations avant de pouvoir retrouver un semblant de vie normale. Retrouvé par ses agresseurs, il sera harcelé pendant deux ans, au point de devoir quitter définitivement le Burundi pour la Belgique. C’est à cette période que Marie-Louise se lance dans une nouvelle aventure littéraire : la production d’un feuilleton radiophonique, soutenu d’abord par l’ONG américaine Search for Common Grounds puis par la Coopération belge au développement. Elle écrira notamment 901 épisodes de « Umubanyi niwe muryango » (Le voisin, c’est lui la famille) sur le revivre ensemble entre Hutus et Tutsis. Elle compte 12 millions d’auditeurs réguliers, l’équivalent de la moitié de l’Australie. Le feuilleton a donné naissance à une autre saga de 331 épisodes, « Tuyage twongere » (Dialoguons encore et encore) sur la vie des réfugiés dans les camps.

Déracinée

Ne l’est-on pas toujours lorsqu’on est obligé de quitter sa terre natale ? En 1998, Marie-Louise rejoint son premier mari en Belgique où une nouvelle vie commence. Elle devient animatrice dans un centre d’éducation par la culture (CEC), y partage son amour pour le théâtre et devient conteuse. Elle prend aussi des cours à l’Université Catholique de Louvain et écrit de nouveau pour la radio, sur commande, et après des mois de déplacement sur le terrain, dans les camps.

C’est l’amour qui la mènera finalement en Australie, à Melbourne, terme transitoire d’un voyage entamé il y a presque 60 ans. Son second mariage, avec Hilaire Bucumi, lui offre la possibilité d’un nouveau dépaysement, bien loin du Burundi ou de la Belgique.

Arrivée il y a un an, elle apprend désormais consciencieusement l’anglais, fait du yoga et du tai-chi. Surtout, elle travaille à la publication de 100 contes traditionnels burundais qu’elle tient de sa maman. Le premier recueil (sur quatre prévus) paraîtra le mois prochain en Belgique. Elle espère aussi pouvoir aider dans un domaine qu’elle connaît bien : la communication non-violente. Formée à ce type de résistance, elle sait qu’elle pourra apporter sa pierre aux luttes anciennes et nouvelles. Les enfants, les femmes ou la planète ont besoin d’elle. On y ajoutera volontiers ses lecteurs, dont nous sommes.

Valentine Sabouraud

Légendes photos : 1/ M.L. Sibazuri à Melbourne 2/ Molière en Sganarelle 3/ Camp en Tanzanie (Oxfam) 4/ Les seins nus, seul roman à ce jour de Marie-Louise qui, par ailleurs, a écrit 82 pièces de théâtre.

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