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L’immigration chinoise en Australie : 200 ans d’une histoire tourmentée

franckprovost

En cette année de centenaire de la fin de la Grande Guerre, il est un autre anniversaire qui est passé plus inaperçu : celui du bicentenaire de l’immigration chinoise en Australie.

De fait, en Australie, les plus anciens migrants, si l’on exclut ceux d’origine britannique, sont chinois. Selon les époques, l’immigration chinoise a été favorisée ou au contraire empêchée. Le Courrier Australien revient sur cette saga migratoire de 200 ans.

 

John Shying, premier Chinois d’Australie

D’après les archives, le premier Chinois installé en Australie s’appelait Mak Sai Ying ; il anglicisera ensuite son nom en John Shying.

Né en 1796 à Canton (aujourd’hui Guangzhou), il débarque à Sydney le 27 février 1818, avec John Baxland, un colon britannique. Celui-ci l’emploie comme charpentier pendant trois ans. John Shying travaille également dans la ferme d’Elisabeth et John Macarthur ; éleveurs d’ovins, ceux-ci sont considérés comme les pionniers du développement de l’industrie de la laine en Australie.

John Shying se marie avec une Anglaise en 1823. Quelques années plus tard, il est le premier Chinois à obtenir une licence pour gérer un pub ; il devient tenancier du Golden Lion sur Church Street, à Parramatta. Il gèrera ensuite plusieurs établissements, dont le Parramatta Inn : dans son édition du 27 février 1844, le Sydney Morning Herald mentionne «la très belle véranda de style chinois ornant toute la façade de l’établissement», lequel est surnommé Lucky House.

 

Une main d’œuvre bon marché en remplacement des convicts

D’autres Chinois débarquent probablement à Sydney dans les années 1820 : on sait par exemple que John Macarthur en employait trois dans sa ferme à cette période.

Mais ce n’est que vingt ans plus tard qu’une immigration organisée se met en place.

En effet, lorsqu’en 1840 le transport des convicts est aboli en Nouvelle-Galles du Sud, la nouvelle et florissante industrie de la laine mérinos se trouve privée d’une main d’œuvre bon marché. Les colons britanniques ont alors recours au travail en servitude et se tournent vers la Chine, pays avec lequel ils ont une longue histoire commerciale depuis les origines des colonies : déjà, certains navires de la Première flotte s’y était arrêtée sur la route du retour vers l’Angleterre, pour y acheter du thé.

Entre 1848 et 1853, 3000 travailleurs chinois embarquent à Amoy (l’actuelle Xianmen) ou Canton (Guangzhou) pour Sydney. Certains fuient la surpopulation et des conditions économiques désastreuses dans tout le sud de la Chine. D’autres sont leurrés ou même kidnappés par des « recruteurs » peu scrupuleux.

Dans la campagne de Nouvelle-Galles du Sud, ils sont employés sous contrat comme bergers, ouvriers agricoles, défricheurs du bush. Si certains repartent ensuite dans leur pays, d’autres choisissent déjà de faire leur vie sur place.

 

L’Australie, alternative aux Etats-Unis

La découverte d’or dans le Victoria déclenche la plus forte migration chinoise avant la création de la Fédération d’Australie. 10 000 Chinois débarquent annuellement à Melbourne entre 1853 et 1855 — un chiffre impressionnant quand on sait que cette ville ne comptait que 25 000 habitants cinq ans auparavant.

Aux yeux de ces migrants chinois, l’Australie est une alternative intéressante aux USA pour tenter leur chance et faire fortune : le voyage est moins long — 3 mois tout de même pour rallier Canton à Melbourne — et moins onéreux.

 

Une première législation anti-chinoise dès 1855

La forte proportion de mineurs chinois dans les champs aurifères — ils représentent alors 20% de la

Vic 1855 Immigration restriction act

Chinese Immigration Act, 1855

population de Bendigo — déclenche chez les locaux un sentiment anti-chinois qui ne cesse de croître. Des troubles parfois violents sont enregistrés ici et là, ayant tous pour but de forcer leur départ. En 1855, le tout nouveau Parlement du Victoria finit par céder à la pression populaire et vote une loi historique pour limiter l’immigration chinoise : selon le Chinese Immigration Act, tout migrant en provenance de ce pays doit payer une taxe de 10 £ à son arrivée. Et un navire ne peut transporter plus d’un Chinois pour 10 tonnes de chargement.

Mais la colonie voisine d’Australie Méridionale n’applique pas encore les mêmes restrictions. Aussi les migrants chinois continuent-ils d’y débarquer en masse pendant les deux années suivantes, notamment dans le port de Robe. Ils entreprennent ensuite à pied les 500km qui les séparent des champs aurifères du Victoria, payant des guides… qui, parfois, n’hésitent pas à les abandonner à leur sort au milieu du bush. Certains meurent de fatigue et de faim en chemin.

Des lois similaires à celle adoptée par le Victoria finissent par être votées en 1857 en Australie Méridionale et en 1861 en Nouvelle-Galles du Sud. En 1861, sur le territoire australien, une personne sur neuf est chinoise et ce sont presque exclusivement des hommes.

 

Des protectorats chinois sur les champs aurifères

A Ballarat, Bendigo ou Beechworth, l’état du Victoria a instauré dès 1855 des protectorats pour les mineurs chinois afin de les prémunir de la vindicte populaire. Ceux-ci sont regroupés dans des camps protégés par des agents de l’état, pour lesquels ils payent une taxe de résidence supplémentaire de 1 £. Ils s’organisent en petites communautés qui préfigurent les futures Chinatown. On sait, grâce aux fouilles archéologiques, qu’ils y utilisaient leur propre monnaie et fumaient de l’opium.

gold rush

Chercheurs d’or chinois dans le Victoria

Mais leurs conditions de vie déjà difficiles sont aggravées par le racisme ambiant. En 1857, 3000 chinois se réunissent dans l’actuel Rosalind Park de Bendigo pour contester et dénoncer les lois discriminatoires votées par le Parlement du Victoria. Une pétition est envoyée à Melbourne avec près de 5000 signatures.

De fait, de violentes émeutes anti-chinoises éclatent : en 1857 dans le Victoria (la Buckland riot) puis en 1860-61 en Nouvelles-Galles du Sud (les Lambing Flat riots).

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Marchand ambulant, Sydney, 1895 PolyView®

Malgré tout, les Chinois s’installent durablement. Dans les années suivant la ruée vers l’or, ils migrent vers les villes et y développent des commerces, des industries, des salons de thé. En 1891, la population non indigène est de 3 174 400 personnes, dont 46 600 sino-australiens : c’est alors la plus importante communauté d’origine non britannique. A titre de comparaison, on dénombre à l’époque 4 200 Français.

 

La White Australian Policy

Le sentiment anti-chinois reste cependant très présent et contribue, selon les historiens, à la formation du Commonwealth d’Australie en 1901. L’une des toutes premières lois votées par la jeune fédération est en effet le Immigration Restriction Act, qui passera à la postérité sous le nom de White Australia policy. Cette

caricature anti-chinoise

Caricature anti-chinoise prônant la création d’une Fédération

législation visant à limiter l’immigration chinoise instaure, entre autres, un examen linguistique d’entrée : une dictée de « pas moins de 50 mots pouvant être proposée dans n’importe quelle langue européenne. »

La population d’origine chinoise diminue drastiquement, mais continue à jouer un rôle actif dans la vie économique du pays. 200 sino-australiens combattront d’ailleurs lors du premier conflit mondial.

Ce n’est qu’en 1973 que la White Australia policy est totalement abolie. La communauté sino-australienne grandit et se diversifie. L’Australie accueille des Chinois en provenance de tout le pays et même d’outremer : réfugiés du Vietnam et du Cambodge dans les années 1970, puis de Hong Kong dans les années 1980-90.

 

Le cas particulier des étudiants

Les événements de la place Tien’anmen en 1989 représentent une nouvelle étape dans l’accueil des migrants chinois. Lorsque la révolte éclate, 27 000 étudiants de ce pays poursuivent leurs études en Australie. Le premier ministre Bob Hawke décide alors d’étendre leurs visas et de leur donner la possibilité de s’installer. Depuis 1990, le nombre d’étudiants d’origine chinoise est en constante augmentation.

L’Australie a tout récemment été classée par Forbes comme première destination pour les Chinois fortunés désirant obtenir une autre nationalité ou le statut de résident permanent dans un autre pays. De fait, 25 500 Chinois ont obtenu la résidence permanente entre 2011 et 2012, dont près de 20% par le biais de l’investissement. Un chiffre qui ne surprend guère lorsqu’on sait que 64% des investissements en Australie viennent actuellement de Chine.

 

Bendigo dragon

Dragon Sun Loong, Bendigo

Des excuses tardives et un héritage culturel préservé

En mai 2017, lors d’une cérémonie officielle chargée en émotion, le Premier ministre du Victoria a officiellement adressé ses excuses au peuple chinois pour les lois discriminatoires adoptées 160 ans plus tôt. « Il n’est jamais trop tard pour demander pardon » a déclaré M.Andrews. La communauté chinoise s’est réjouie de cette initiative, qui, selon Huang Zhuang, président de l’Australia Guangdong Overseas Friendship Association, contribuera à lutter contre les discriminations et le racisme que continue de subir la communauté sinon-australienne.

Si 1,2 millions d’Australiens déclarent aujourd’hui avoir des origines chinoises (soit 5,4% de la population totale), cela ne s’est pas fait en un jour ni même en quelques décennies. Il subsiste de nombreux vestiges d’une présence historique de la culture chinoise en Australie. Chinatowns, cimetières, musées… Que ce soit à Sydney ou Melbourne, la célébration du Nouvel an chinois mobilise des centaines de milliers de personnes.

Et c’est à Bendigo qu’on peut admirer le plus long dragon impérial du monde, le Sun Loong, dans le Golden Dragon Museum. Chaque année, celui-ci est de sortie en clôture du Bendigo Easter Procession, un festival créé en… 1871.

 

Karine Arguillère

 

Sources :

anmmfoundingdocs.gov.aupeopledaily.com.cnpersee.frses.com.auscmp.comnytimes.com

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