Le dernier livre de Natacha Polony, Délivrez-nous du bien !, sort de presse. Celle qui vient d’être nommée directrice de la rédaction de l’hebdomadaire Marianne y dénonce « la tyrannie des minorités » qui instrumentalisent des combats essentiels pour les transformer en « croisades contre une majorité supposée de dominants »Veganisme, #MeToo, islamophobie, antiracisme, etc. Assez, dit-elle, de ces « nouveaux bigots » , qui, au nom du Bien, culpabilisent, poussent à l’autocensure, rééduquent et clouent au pilori les « déviants ».Qu’est-ce qui vous a décidé, avec Jean-Michel Quatrepoint, à écrire ce livre Délivrez-nous du bien ! ?

Souvenez-vous de l’ambiance du début de l’année 2018. Elle s’est ouverte sur un mouvement mondial de « libération de la parole » des femmes – combien salutaire – suite à l’affaire Weinstein et la vague #MeToo. Mais ce qui m’a troublée, ce sont les excès qui ont suivi avec des déferlements de haine. J’ai en tête les réactions violentes à la publication d’une tribune collective de femmes où se retrouvaient Catherine Deneuve et Catherine Robbe-Grillet. Je voyais monter cette virulence dans l’actualité, célébrée aussi avec ostentation et cautionnée par des politiques et des journalistes. Dans cette atmosphère de dénonciations, de mises en cause de l’humour ou de sommations de se positionner, mon malaise en a rejoint d’autres. Celui notamment de mon collègue journaliste Jean-Michel Quatrepoint. Il me disait se sentir suspect voire coupable. De quoi, il ne savait pas. Nous avons voulu analyser nos sentiments diffus d’oppression et comprîmes que notre malaise provenait de l’instrumentalisation de combats essentiels comme le féminisme ou l’antiracisme. Des groupes radicaux et minoritaires les avaient transformés en croisade, au nom du bien.

« Halte à ces nouveaux inquisiteurs », répétez-vous. Mais d’où viennent-ils, qui sont-ils et qu’est-ce qui les meut ?

Il est frappant qu’à chaque fois, nous sommes en face de justes causes : la lutte contre le racisme, la lutte contre l’homophobie, la lutte pour les droits des femmes et contre les agressions et violences dont elles sont victimes, la lutte contre les violences faites aux enfants, la lutte contre les horreurs concentrationnaires dans les élevages industriels et les monstruosités commises dans les abattoirs, etc. Jean-Michel et moi soutenons à fond ces combats, sauf qu’à un moment donné, une frange de militants tombe dans l’excès et transforme ces mouvements en un combat plus global qui sépare le monde entre les dominés et les dominants. Le mâle blanc hétérosexuel de plus de 50 ans incarne cette oppression. L’idée sous-jacente qu’ils véhiculent est qu’il existe une majorité qui voudrait systématiquement écraser les minorités, minorités qui devraient dès lors se battre et s’associer. Cette vision du monde relève de la construction anglo-saxonne des sociétés. L’idée est que la société civile est constituée d’individus regroupés en minorité qui vont essayer de faire valoir leurs droits face à une majorité et un État potentiellement oppresseur. Et c’est l’interaction entre ces minorités défendant des intérêts catégoriels qui va aboutir au bien commun. Ce n’est pas du tout le modèle de société en France et en Europe. Les sociétés y sont structurées autour d’un espace public neutre dans lequel l’État, au nom des citoyens, doit préserver le bien commun pour qu’il ne soit pas confisqué par des intérêts particuliers. Mais la logique anglo-saxonne, à travers les phénomènes de globalisation culturelle et le soft power, s’étend. Le problème est la façon dont ces militants font valoir les droits des minorités. Ils sont mus par une vision du monde qui n’est plus politique. Parce qu’ils défendent des justes causes, ils considèrent qu’ils sont dans le bien. Et ceux qui ne sont pas de leur côté, sont des salauds. Au final, ils exercent une tyrannie des minorités sur l’ensemble de la population, pas seulement sur la supposée majorité. Le minoritarisme est une nouvelle religion qui menace nos démocraties. Elle est à l’origine de nombreuses mesures liberticides prises ces derniers temps.

N’est-ce pas faire peu de cas de nos institutions, de notre libre expression et liberté de débattre qui ne seraient pas capables de tempérer, voire d’endiguer cela ?

J’avais rencontré un vegan. Selon lui, tuer un animal est un assassinat au même titre que tuer un être humain. Si je mange des côtes d’agneau, je suis pour lui une nazie. On ne débat pas avec une « nazie ». Comme il n’y a pas de discussion avec un « fasciste ». Or, le débat démocratique – et échanger avec des gens avec qui nous ne sommes pas d’accord – est la base de notre vie en commun et de la préservation des droits et libertés de chacun. C’est singulièrement cela qu’ils remettent en cause. Leur vision n’a plus rien de politique mais est dans l’ordre du religieux. Ils ont des réflexes de bigots, de croisés. C’est effarant. Le XXe siècle a vu nos sociétés se libérer et s’émanciper de la pesanteur de la religion. Aujourd’hui, nous ne supporterions plus que des religieux catholiques viennent nous dicter leur vision manichéenne. Mais voilà que de nouveaux bigots essayent d’imposer leur vision du bien et du mal.

« Inquisiteurs », « repentance », « croisade » : vous usez de termes noirs de l’histoire de la chrétienté mais aussi de la révolution de 1789 avec ces « comités de salut public ». Pourquoi ?

Parce que ces militants qui se transforment en inquisiteurs n’aiment pas l’être humain tel qu’il est, ils veulent le rééduquer, le nettoyer du péché, le transformer, l’amener sur le droit chemin. Ils veulent créer l’homme nouveau, à coup de rédemption. Cette vision religieuse est à l’opposé de la vision du politique qui prend l’homme comme il est avec ses ambiguïtés, ces pans non maîtrisables mais aussi ses grandeurs insoupçonnées. On connaît leur tentation à vouloir nettoyer ces zones grises, d’où l’obsession de transparence notamment chez certaines militantes féministes : il faut que le désir soit transparent, que chacun sache à quel moment il ou elle désire ou ne désire pas, consent ou ne consent pas. Il faut aussi se méfier de l’humour et l’encadrer.

Pouvez-vous nous expliquer en quoi ces nouveaux « bigots et bigotes » seraient le fruit du néolibéralisme ?

Comme expliqué plus haut, leurs actions puis leur radicalisme relèvent d’une organisation anglo-saxonne des sociétés et de l’histoire des États-Unis. Cela va de pair avec les idées que le droit et le marché régulent les sociétés et que, dans ce sens, l’affaiblissement du rôle de l’État est salutaire. C’est le système économique dans lequel nous sommes.

Vos propos politiquement incorrects ne servent-ils pas la cause de réactionnaires, de néoconservateurs voire d’extrémistes ?

Aujourd’hui, ce qui fait monter les tensions et les haines, c’est justement le fait de ne plus être dans l’ordre du politique mais dans celui du religieux et de la rééducation des citoyens. Jean-Michel et moi préférons faire confiance dans l’intelligence humaine. En cela nous sommes de vrais progressistes. Pour aller vers le bien, pour essayer d’améliorer les choses dans ces causes essentielles, il ne faut pas punir, culpabiliser et exclure mais éduquer, amener à faire face à des situations compliquées et s’améliorer. Ne pas exercer l’intelligence humaine est dangereux. Le politiquement correct peut engendrer des monstres. Ce qu’on appelle le politiquement correct aux États-Unis, c’est-à-dire cette pression faite pour que chaque individu impose sa vision du respect de son identité au reste de la société, nourrit justement les tensions et le racisme. Les intellectuels de la gauche américaine se sont interrogés après l’élection de Trump. N’est-ce pas cette habitude de fractionner l’électorat en tranches – Latinos, gays, Noirs, etc. – qui avait facilité l’arrivée de Trump, qui lui s’adressait à la nation tout en s’appuyant sur la frustration des petits Blancs ? Devrons-nous choisir entre le politiquement correct et un Trump ? Je ne le veux pas.

Jean-Michel Quatrepoint et vous-même avez fondé le Comité Les Orwelliens. Un autre comité de salut public ?

Non. Nous l’avons créé parce que nous sommes plusieurs journalistes à nous interroger sur notre métier et sur les dérives de notre profession, à savoir cette façon dont certains journalistes, depuis quelques années, s’érigent en prêtres. Ils préfèrent dire le bien et le mal plutôt que d’essayer de décrire le réel le plus honnêtement possible, le replacer dans son contexte et donner des clés pour comprendre les origines et conséquences des faits. Cette tendance de journalistes à vouloir, eux aussi, culpabiliser et rééduquer les citoyens, explique en partie la désaffection pour les médias. Face aux insurrections par le vote – au mieux contestataire, au pire franchement extrémiste – qui surgissent partout en Europe, il y a un moment où tous, nous devons nous remettre en question. Les journalistes aussi.

Entretien par Thierry Boutte

Bio express

Natacha Polony est née le 15 avril 1975 à Paris. Ses parents, médecins, choisissent son prénom en hommage à l’héroïne de Guerre et Paix de Tolstoï. Elle grandit à Deuil-la-Barre (Île-de-France). Il y a quelques années, dans un magazine dont elle fait la Une, elle évoque sa jeunesse. « J’étais une ado mal dans sa peau, renfermée. Je compensais en engloutissant des bouquins. » Étudiante travailleuse, elle décroche une maîtrise de lettres classiques, un DEA de poésie contemporaine et une agrégation de lettres modernes. Elle a également suivi des cours à Sciences Po.

Avec le critique gastronomique Périco Légasse, elle a trois enfants, Eneko (2007), Cosima (2011) et Bartolomé (2013).

Après quelques années d’enseignement , elle entre en journalisme en traitant l’éducation pour l’hebdo Marianne, dont elle vient d’être nommée directrice de la rédaction, il y a quelques jours. Chroniqueuse, elle intervient dans plusieurs médias dont Europe 1, Le Figaro et France 2 (dans On n’est pas couché de Laurent Ruquier de 2011 à 2014). Elle crée même sa propre webtélé PolonyTV, émanation de son Comité Orwell, un labo d’idées pour lutter contre l’absence de pluralisme dans les débats dont fait aussi partie le journaliste Jean-Michel Quatrepoint (un ancien du Monde) qui signe avec elle le livre Délivrez-nous du bien !

Extrait

« Des ligues de vertu veillent désormais à ce que nous soyons tous des gens bien, respectueux. […] Certains le résument par ce récit audacieusement ironique […] : Il a neigé toute la nuit. Voilà ma matinée. 8 h 00 : je fais un bonhomme de neige. 8 h 10 : une féministe passe et me demande pourquoi je n’ai pas fait une bonne femme de neige. 8 h 15 : alors je fais aussi une bonne femme de neige. 8 h 17 : la nounou des voisins râle parce qu’elle trouve la poitrine de la bonne femme de neige trop voluptueuse. 8 h 20 : le couple d’homos du quartier grommelle que ça aurait pu être deux bonshommes de neige. 8 h 25 : les végétariens du no 12 rouspètent à cause de la carotte qui sert de nez au bonhomme. Les légumes sont de la nourriture et ne doivent pas servir à ça. 8 h 28 : on me traite de raciste, car le couple est blanc. 8 h 31 : les musulmans de l’autre côté de la rue veulent que je mette un foulard à ma bonne femme de neige. 8 h 40 : quelqu’un appelle la police, qui vient voir ce qui se passe. 8 h 42 : on me dit qu’il faut que j’enlève le manche à balai que tient le bonhomme de neige car il pourrait être utilisé comme une arme mortelle. Les choses empirent quand je marmonne : ‘Ouais ; surtout si vous l’avez dans le…’ 8 h 45 : l’équipe de TV locale s’amène. Ils me demandent si je connais la différence entre un bonhomme de neige et une bonne femme de neige. Je réponds : ‘Oui, les boules’ et on me traite de sexiste. 8 h 52 : mon téléphone portable est saisi, contrôlé et je suis embarqué au commissariat.

Ça, c’était la version humoristique. Mais comme ces braves gens n’ont justement aucun humour, la vraie vie risque de devenir nettement moins sympathique. »

Son livre

Délivrez-nous du bien !

Éditions de l’Observatoire, septembre 2018, 192 pages, env. 16 €.