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« Nous n’avons pas les mécanismes en place pour contrôler et réguler ce que les réseaux sociaux peuvent faire. »

Dans un long entretien accordé au Courrier Australien, le chercheur français Jean Bogais, docteur en sociologie, diplômé de la Sorbonne, aujourd’hui professeur et directeur du programme de liaison entre le département australien de la défense et l’Université de Sydney, spécialiste des questions liées à la violence et la radicalisation en ligne nous apporte son analyse du rôle des réseaux sociaux dans la société australienne.

Sur son site internet, Jean Bogais recommande la lecture de Folie et déraison. Histoire de la folie à l’âge classique du philosophe Michel Foucault. Interrogé à ce sujet, le chercheur nous explique qu’il considère les travaux de Foucault comme « particulièrement importants ». Ce dernier est à l’origine du concept d’hétérotopie. Construit sur la base du terme grec eterotopia, composé des mots héteros : autre, et topos : lieu, endroit, l’hétérotopie désigne un lieu, à l’intérieur d’une société, dans lequel les comportements sont autres que ceux de la norme établie. Les contraintes, les normes ou les libertés y sont différentes, c’est un tiers-lieu, entre le domicile et le lieu de travail. C’est le cas d’une enceinte sportive, où crier et jurer peuvent être acceptés ou encore d’une bibliothèque où le chuchotement est obligatoire. Pour Jean Bogais, ce concept doit être « exploré dans le domaine des relations sur les réseaux sociaux ».

En 2021, 80 % des Australiens utilisent un réseau social et 30 % des habitants du pays disent s’informer principalement en ligne, notamment sur Facebook ou Twitter qui sont aujourd’hui les principales plateformes de partage des articles de presse. Comment ces outils, dont l’utilisation est « très importante » en Australie, influencent-ils le fonctionnement de la société ? Nous avons échangé avec Jean Bogais sur trois thèmes ; le #newsban organisé par Facebook, l’attaque de mars 2019 à Christchurch et le phénomène de bulle informationnelle, pour essayer de mieux comprendre le rôle et les responsabilités des réseaux sociaux dans l’évolution de la société australienne. Nous avons également discuté des ambitions de ces entreprises, qui conscientes de l’influence dont elles disposent, peuvent vouloir gagner en pouvoir.

« Ce n’est pas une coïncidence que le gouvernement aille contre Facebook . »

Mi-février, le réseau social Facebook bloquait brutalement les pages des médias australiens. Impossible également de partager leurs articles sur la plateforme. Par la même occasion, Facebook avait également bloqué les pages de certains services publics ou d’organisations non-gouvernementales. Ce geste, inédit, était une réaction à la volonté du gouvernement australien de voter une loi imposant à Facebook et les autres plateformes de rémunérer les médias lorsque leurs contenus étaient partagés sur leur plateforme : « Nous voulons que les géants du digital payent les médias traditionnels pour le contenu journalistique qu’ils produisent » affirmait un représentant du gouvernement. Depuis, la firme californienne et les autorités sont arrivées à un accord. Il prévoit un délai plus long permettant à Facebook de signer des contrats avec les médias concernant leur rémunération.

Pour Jean Bogais, cet épisode est « une leçon pour l’Australie », « quelque chose de très important voir exceptionnel » pour « un petit pays ». Un épisode révélateur des liens qu’entretiennent la presse et le pouvoir dans le pays ; « Ce n’est pas une coïncidence que le gouvernement aille contre Facebook, Twitter ou Google, c’est parce qu’il a besoin d’être perçu par les médias comme prenant leur défense ». Pour le chercheur, comprendre la « dimension politique » de cette affaire passe par un « retour au processus de création de l’information en Australie », pays dans lequel « le contrôle des médias est centralisé par peu de personnes ». Surtout par Rupert Murdoch et son groupe News Corp Australia, propriétaire de 142 titres de presse sur l’île. Jean Bogais le dit clairement ; « Murdoch influence le gouvernement australien ».

Alors quel bilan faut-il tirer de cet épisode ? « Il ne fait pas de doutes que cet épisode était superficiel et allait se résoudre, en fait rien n’a changé et rien ne va changer. La différence, c’est que l’actuel gouvernement conservateur va être vu par les médias et ceux qui les soutiennent comme le seul gouvernement qui a pris une position contre les multinationales » nous réponds Jean Bogais, il ajouté également voir « l’histoire que l’on a raconté à travers le monde sur le gouvernement australien qui fait face à Facebook » comme « un mouvement très stratégique d’un gouvernement qui a besoin d’avoir le soutien des médias. Attaquer Facebook était un moyen » de l’obtenir, « C’est pour cela que Facebook a adopté une position très dure, mais a également abandonné rapidement » conclut-il. Facebook est donc « en position de contrôle », sa puissance est « énorme » et le chercheur considère que l’on « ne le réalise pas suffisamment ».

De son côté, l’entreprise Google a adopté une attitude très différente vis-à-vis du projet de loi, négociant rapidement des accords avec les groupes de presse. Une différence qui s’explique « principalement parce que Facebook veut influencer » et Google « contrôler ». Jean Bogais se dit « plus inquiet » de l’évolution du pouvoir de sociétés comme Facebook, « qui peuvent littéralement faire ce qu’ils veulent » que de « la Chine et son développement ». Il est d’ailleurs très critique du traitement de cet enjeu par les médias, ils « ne savent pas comment le couvrir » et « n’ont pas de pensées sur ce qu’il doit se passer dans 20 ans ». « Nous ne sommes pas préparés, nous n’avons pas les mécanismes en place pour contrôler et réguler ce que les réseaux sociaux peuvent faire » conclut-il.

« Ils ne vont pas éloigner la politique, ils en ont besoin. »

Il est souvent reproché aux réseaux sociaux de nous enfermer dans le phénomène de bulle informationnelle. Développée par Eli Fraser en 2011 dans The filter buble, what the internet is hiding from you, la bulle informationnelle est définit comme l’état dans lequel se trouve un internaute lorsque les informations auxquelles il accède sur Internet sont le résultat d’une personnalisation mise en place à son insu. C’est-à-dire lorsque les algorithmes mis en place par les réseaux sociaux nous proposent du contenu correspondant à nos goûts. Si ce système permet aux utilisateurs d’avoir accès à des contenus personnalisés, il provoque également un isolement intellectuel et culturel. Il peut aussi être détourné. Interrogé sur les méthodes qui pourraient nous aider à en sortir, Jean Bogais nous répond que c’est un processus « très difficile, principalement parce qu’on a tendance à les accepter ». Facebook et les autres ont d’ailleurs « parfaitement compris la situation ». Ils savent que « les Australiens utilisent énormément les réseaux sociaux » et qu’ils « en ont besoin » parce qu’ils « ont perdu confiance dans les médias traditionnels et les gouvernements » et viennent donc « chercher l’information sur les réseaux sociaux ».

En janvier dernier, Facebook a annoncé arrêter de proposer à ses utilisateurs de rejoindre des groupes militants ou politiques. Le but étant pour Facebook de « décourager les conversations clivantes » et « calmer le jeu » après les fortes tensions liées à la présidentielle américaine selon ses dirigeants de l’entreprise. Une décision importante et qui pourrait servir à diminuer les discours extrêmes ou la radicalisation et l’enfermement de certains utilisateurs. Pour Jean Bogais, cette décision est « hypocrite », « dire qu’ils vont enlever la politique de leur plateforme est ridicule. Ils ne peuvent pas, parce qu’ils n’ont pas eux-mêmes le contrôle sur ce qui est politique sur leur plateforme. Pour moi, c’est commercial lorsque Facebook dit vouloir éloigner la politique, ça n’a aucune valeur ».

« Il est pratiquement impossible, dans ce domaine, de contrecarrer ce qu’il se passe avec Facebook ou Twitter »

Remis en avant par la campagne présidentielle américaine de 2020, les phénomènes de violences liés à Internet sont loin d’être nouveaux. L’Océanie en a été la victime lorsque l’Australien Brenton Tarrant a assassiné 51 fidèles musulmans dans une mosquée de Christchurh en mars 2019. Son manifeste, publié dans la foulée de son geste, évoque largement l’influence d’Internet, notamment de la culture des memes et du forum 4chan dans son processus d’adhésion aux idées qu’il définit comme « fasciste et ethno-nationaliste ». Nous avons évoqué ce sujet avec Jean Bogais pour comprendre le rôle d’Internet dans cette attaque survenue dans une société néo-zélandaise perçue comme pacifiée. Il considère qu’elle « ne l’est pas » et que la Nouvelle-Zélande est au contraire un pays avec « énormément de violence ». Une violence en partie héritée « de l’installation des Polynésiens » et des batailles « contre le Royaume-Uni ».

De plus, cette attaque est le symbole du développement des mouvements d’extrême-droite des deux côtés de la mer de Tasman. Des groupes d’extrême droite « apparues en Australie depuis presque 20 ans, mais qui se sont développés d’une façon très brutale pendant les dix voire cinq dernières années. Particulièrement depuis l’élection de Donald Trump en 2016 ». Ces mouvements seraient maintenant « plus établis, grâce aux mouvementx populistex. Ils se sont donné une licence pour promouvoir leurs idées radicales et violentes ». Toujours selon Jean Bogais, ils seraient, dans la région « plus radicaux et plus dangereux » que « les mouvements islamistes ».

Continuant la discussion sur la lutte contre ces groupuscules, Jean Bogais a évoqué la difficulté de cette tâche. Ces groupes sont « particulièrement difficiles » à « étudier ou infiltrer ». Particulièrement parce que « dans le contre-terrorisme, appliquer aux mouvements d’extrême droite les mêmes méthodes que celles appliquées au mouvement islamistes ne fonctionne pas », parce qu’ils sont « beaucoup plus asymétriques que les mouvements islamistes radicaux ».

Dans la foulée de l’attaque, le président français Emmanuel Macron avait reçu à l’Élysée la Première ministre néo-zélandaise Jacinda Arden. Ensemble, ils lancèrent l’Appel de Christchurch, réclamant un meilleur contrôle et une lutte plus efficace contre les contenus à caractère terroriste ou haineux sur Internet. Cette « coopération entre deux pays touchés par le terrorisme » est « très émotionnelle ». Pour Jean Bogais, c’est « une liaison qui est nécessaire, mais qui n’aboutit en général à rien ». D’ailleurs, il le dit ; « aucun de ces appels n’a eu de résultats ». Jouant le jeu de la question rhétorique, Jean Bogais affirme ; « avons-nous les moyens de réduire ce risque ? La réponse est non. Est ce qu’on a la connaissance ? La réponse est non. »  Pourquoi ? Parce que « ces acteurs non-étatiques peuvent faire ce qu’ils veulent et veulent faire ce qu’ils veulent », parce qu’il « est pratiquement impossible dans ce domaine de contrecarrer ce qu’il se passe avec Facebook ou Twitter » mais aussi parce que les utilisateurs extrémistes de ces réseaux « sont également sur d’autres réseaux, beaucoup plus discrets ou, dans un sens, secret », et parce qu’ils « vont de l’un à l’autre ».

Alors que doivent faire les gouvernements et les services de sécurité pour prévenir ce genre d’action et limiter la diffusion des contenus haineux ou appelant à la violence ? C’est en partie sur ce sujet que Jean Bogais travaille dans le cadre du partenariat entre l’Université de Sydney et l’Armée ; « On essaye de s’éloigner des positions des rangs dans l’armée pour revoir la façon de penser, plus asymétrique. J’utilise le terme asymétrique souvent parce que c’est ce qui fait la différence. On pense toujours d’une façon très linéaire et réductionniste, avec un probme et une solution. Dans ce domaine, on n’a pas de solutions dont il faut repenser le problème. »

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