L’attitude se voulait humble, l’heure n’était pas à faire la leçon. Emmanuel Macron a regardé droit dans les yeux sa nation déchirée, lundi soir, promettant de la réconcilier avec la politique et avec elle-même. Pour la première fois depuis le début son mandat, le président français a détourné le regard de l’Union européenne, sa grande passion, n’y faisant pas une fois allusion au cours de son allocution télévisée. Au contraire, il a même annoncé des mesures sociales censées éteindre la colère des gilets jaunes, écartant la France de la voie de l’orthodoxie budgétaire. Au risque de s’attirer les critiques de la Commission, la méfiance de son allié allemand et les moqueries du « mauvais élève budgétaire » italien, dont il est déjà la tête de Turc. C’est à se demander si le costume de wonderboy européen n’est pas devenu trop large pour M. Macron, dont l’étoile avait déjà pâli, sur la scène européenne. La vive contestation dont il fait l’objet au niveau national achève de fragiliser sa position.

« La crise vient de loin. L’élection de Macron était déjà la manifestation d’un ras-le-bol. Il a entendu cet appel, mais ce n’est pas un changement de cap. La vision exprimée, son projet européen n’ont pas varié. D’ailleurs, on ne peut répondre à certaines attentes exprimées que par l’Europe », défend l’eurodéputé français Jean Arthuis, qui a quitté son parti, l’UDI, pour rejoindre La République en marche (LREM) d’Emmanuel Macron.

Mais « quand un responsable politique est très affaibli à l’échelle intérieure, la politique extérieure n’est pas sa priorité », rappelle Olivier Costa, professeur de sciences politiques au Collège d’Europe. Le Macron qui s’est adressé lundi à la France a même essayé de gommer quelque peu le Macron qui a séduit l’Europe. « Les gilets jaunes le détestent parce qu’il est sûr de lui, volontariste, arrogant, parce qu’il incarne une intelligentsia à la française, parce qu’il aime l’UE, les experts, les hauts fonctionnaires. Or c’est pour ces mêmes raisons qu’il a suscité l’espoir au niveau européen. On a aimé son volontarisme, son dynamisme, son autorité, son éloquence, son intelligence, son ambition « , analyse M. Costa.

Des espoirs irréalistes

Il y a à peine un an, l’Europe était prise d’une sorte de « Macronmania ». Le nouveau président français était perçu comme celui qui allait insuffler un nouvel élan au projet européen et au moteur franco-allemand. « On l’a vu comme un vrai leader qui peut trouver des compromis, qui a l’énergie de permettre à l’Europe de surmonter la crise et la capacité de rapprocher les gens du projet européen » , évoque Janis Emmanouilidis, du European Policy Centre. « À présent, le pendule se balance à l’autre extrême, beaucoup disant qu’il perd le soutien de son peuple, que les manifestations sont le signe que tout est fini pour lui, alors que ce n’est pas vrai non plus », fait remarquer Janis Emmanouilidis, du think tank European Policy Centre.

Certes, « ses ennuis au niveau national, qui sont arrivés assez tôt dans son mandat, ont érodé ce qu’il pouvait incarner au niveau européen », constate M. Costa. La désillusion macronienne au niveau européen ne date toutefois pas de la contestation des gilets jaunes. « Les attentes qu’il a créées étaient impossibles à matérialiser », explique M. Emmanouilidis. À ce titre, M. Macron est en quelque sorte victime de son succès, lui qui a su, avec une habilité presque inégalable, se construire cette image de sauveur. Dans ses discours d’Athènes ou de la Sorbonne, il a promis tout haut des réformes que certains n’osaient à l’époque même plus évoquer tout bas : la construction d’une Europe de la défense, l’approfondissement et la démocratisation de la zone euro, la défense des valeurs européennes, etc.

« Qui sont ses partenaires ? »

Le jeune loup de la politique était presque condamné à décevoir. Non pas car il manquerait de volontarisme, mais parce que les autres leaders européens en font moins preuve. « Qui sont ses partenaires ? Qui veut davantage d’Europe parmi les Vingt-sept ?, s’interroge M. Costa. Tout ne dépend pas de Macron. Sur la migration par exemple, le problème ne réside pas tant à Paris ou Berlin que du côté de Varsovie ou de Budapest », renchérit M. Emmanouilidis. Tandis que le grand projet de taxe sur les GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple) porté par Emmanuel Macron se trouve aujourd’hui dans les limbes.

Prenez aussi l’Union économique et monétaire (UEM), que M. Macron voulait doter d’un budget propre et d’un ministre des Finances. La chancelière Merkel a accepté de signer un plan franco-allemand, mais dans les faits, l’Allemagne s’accommode bien de voir les pays nordiques, emmenés par les Pays-Bas, plomber à sa place les ambitions françaises. Résultat : le Conseil européen de ces 13 et 14 décembre, qui devait marquer l’aboutissement de la réforme de l’UEM n’annonce, une fois encore, rien de spectaculaire. « Mais peut-on continuer avec une monnaie unique et en même temps une addition de politiques nationales économiques ? » s’interroge M. Arthuis, espérant, comme M. Macron, que les Vingt-sept se rendront à l’évidence d’une urgence européenne.

Cela ne semble pas à l’ordre du jour. D’autant que les prochaines élections européennes risquent d’être marquées par une progression de ceux que le président français appelle « les nationalistes et les démagogues » plus que par une vague macroniste européenne. Non seulement car LREM est affaibli au niveau interne, mais aussi « parce que Macron comptait sur une dynamique ‘à la En Marche’ dans plusieurs pays. Or cela n’est arrivé nulle part », constate M. Costa. Selon M. Emmanouilidis, «  il y avait une fenêtre d’opportunités après les élections française et allemande. Elle a été ratée. Avec un président français affaibli et un futur chancelier allemand – dont on doute qu’il investira du capital politique dans la réforme de l’UE -, je ne sais pas quand la prochaine va s’ouvrir ».