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Opinion : les conséquences de l’affaire Geoffrey Rush sur le mouvement #MeToo en Australie

gjfood

Les journalistes du New York Times ont eu besoin de 18 mois pour documenter et sortir l’affaire Weinstein, et il a suffi d’un article pour potentiellement priver l’industrie du spectacle en Australie du grand nettoyage dont elle aurait besoin.

Lorsque le Daily Telegraph a titré « King Leer » (litt.’ le roi concupiscent’) avec une photo de Geoffrey Rush en une de son édition du 30 novembre dernier, tout le pays a retenu son souffle. Est-ce que nous allions vivre notre « moment Weinstein » ? Pendant des mois, alors que les scandales d’agressions sexuelles déferlaient sur Hollywood et les Etats-Unis, très peu de choses bougeaient en Australie. Geoffrey Rush est un acteur récompensé d’un Academy Award et a été nommé Australien de l’année. Si quelqu’un de sa stature était touché, non seulement ce serait bouleversant mais cela pourrait surtout déclencher une enquête — ô combien nécessaire — sur les abus sexuels dans l’industrie du divertissement en Australie.

Cependant, en y regardant de plus près, l’article en question se basait sur une accusation interne reçue par la compagnie théâtrale Sydney Theatre Company (STC) pour un « comportement inapproprié » sans plus de précision, durant sa production de King Lear en 2016. M.Rush a démenti avec force, disant qu’il n’avait jamais été informé de cette plainte. Le STC a alors précisé qu’il s’agissait d’une « accusation faite auprès de (et non par) le STC qui ne constituait pas une preuve d’inconvenance. »

En d’autres mots, l’histoire a été présentée comme un scoop à la Weinstein, mais l’accusation était floue, si bien que nous ne savons même pas de quoi a été accusé M.Rush ; en outre, plus de deux ans après, la compagnie théâtrale ne l’a pas confirmée. Cette affaire est à peine viable, certainement pas assez solide pour faire la une. En conséquence, M.Rush a porté plainte pour diffamation contre le Daily Telegraph.

Indépendamment de la véracité de l’accusation — dont nous n’aurons peut-être jamais confirmation — la poursuite en diffamation est un pied de nez à tous ceux qui espéraient voir châtiments et corrections, dans la veine de ceux qui ont récemment secoué Hollywood et les Etats-Unis.

Les procédures de diffamation sont exactement ce que craignent les victimes qui brisent le silence, et cela pourrait décourager les femmes de le faire à l’avenir.

Dans un article du Sydney Morning Herald intitulé « Politique, harcèlement sexuel et pourquoi certaines femmes ne parleront jamais », Jenna Price remet en question l’intégrité des journalistes du Daily Telegraph. « Cela peut avoir irrémédiablement compromis la noble cause de la lutte contre le harcèlement et les agressions sexuelles au travail. C’est injuste et ce n’était pas du bon travail de journalisme, » écrit-elle.

La cause des violences et du harcèlement sexuels dans l’industrie du divertissement mérite pourtant toute notre attention. D’après l’Australian Women in Media Report (rapport sur la situation des femmes australiennes dans les médias) publié en 2016 par le Media Arts and Entertainment Alliance, 48% des femmes ont personnellement vécu des situations d’intimidation, d’agression ou de harcèlement sexuels sur leur lieu de travail et moins de la moitié d’entre elles ont osé dénoncer ces incidents. Dans l’industrie du divertissement, 58% des personnes interrogées lors d’un sondage national du WIFT (Women in Film and Television) ont dit avoir été victimes de harcèlement sexuel.

Les chiffres sont impressionnants, et les auteurs des faits bien réels.  Alors quand seront-ils enfin exposés au grand jour ? Si la situation actuelle perdure, cela n’est pas prêt d’arriver.

La déléguée nationale de Women in Media, Tracey Spicer, a déclaré au Courrier Australien qu’il y avait deux obstacles principaux à ce que la parole des femmes soit entendue dans l’industrie du divertissement en Australie. « Le taux d’agression est le même partout, mais les affaires ont du mal à sortir en Australie du fait des lois encadrant la diffamation, » explique-t-elle. Et elle ajoute : « L’industrie des médias et du spectacle est très petite en Australie, et les victimes craignent, si elles parlent, de ne plus jamais pouvoir travailler. »

Pour résumer : l’Australie a tout autant besoin que n’importe quel autre pays d’une évaluation du problème des agressions et du harcèlement sexuels. D’après Mme Spicer, le fait qu’une des premières affaires rendues publiques soit dénoncée au tribunal parce qu’elle reposait sur des bases fragiles pourrait décourager d’autres femmes de parler. Le fait que le débat porte désormais plus sur la manière dont cette affaire a été révélée que sur la véracité même de l’accusation confirme malheureusement ces deux craintes.

Ce précédent dissuadera très probablement les médias de relayer les affaires qui sortiront, bien que Mme Spicer affirme le contraire : de bons avocats et des preuves devraient permettre d’éviter à la fois les recours légaux et les erreurs.

Elle reste optimiste, disant qu’elle est « confiante que beaucoup d’autres affaires vont sortir, car les journalistes sont en train de rassembler des preuves solides. »

Ce n’est donc peut-être pas la fin des révélations d’agressions en Australie. La solidarité entre les femmes et les hommes qui les soutiennent, qui est apparue après le mouvement #metoo, signale un changement qui pourrait faire que cette fois, nous serons capables de réagir et que les futures accusations ne souffriront pas de la publication de cette première affaire.

Comme Mme Spicer le dit : « Le mouvement #metoo a tout changé. On croit enfin les femmes qui disent avoir été victimes de harcèlement ou d’agression sexuels. C’est le début d’une révolution. »

Penny Burfitt

 

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franckprovost
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