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[ PORTRAIT ] – Gilles Prilaux, à la recherche des vies derrière les graffitis de la Grande Guerre

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A la fin de l’année 2013, la communauté de communes reprend la gestion de la cité souterraine de Naours, dans la Somme, et sollicite l’aide de Gilles Prilaux pour dater l’origine du lieu. Archéologue depuis 30 ans et habitant du village, il accepte, et trouve quelques objets lui confirmant l’existence de ce souterrain depuis le XVIIème siècle. Une découverte plutôt attendue, jusqu’à ce qu’un jour il décide d’observer les parois du site avec une lampe torche et découvre des milliers de graffitis laissés par des soldats lors de la Première guerre mondiale… Nous avons rencontré Gilles Prilaux lors de son premier voyage en Australie la semaine dernière, dédié à cette découverte qui a changé sa vie.

Parfois, ce qui nous semble invisible se trouve en fait juste sous nos yeux. Une théorie avancée par Edgard Allan Poe en 1844 dans « La lettre volée », et confirmée des années plus tard par la trouvaille de Gilles Prilaux. Ces signatures dissimulées dans la pénombre de la cité souterraine pendant une centaine d’années étaient en effet bien visibles à qui aurait eu l’idée de scruter plus précisément les parois. Le lieu, très touristique, a vu passer des milliers de visiteurs, piétinant dans les tunnels faiblement éclairés juste à côté de ces inscriptions sans jamais se douter de leur existence.

Laisser une trace de son passage

En hiver 2013, Gilles est sollicité par la communauté de communes pour essayer de trouver des vestiges qui dateraient l’origine du lieu. Il retrouve une vingtaine de pièces de monnaie, des balles de mousquet ou encore des morceaux de poterie attestant de l’occupation du souterrain par des hommes au début du XVIIème siècle pendant la guerre de Trente ans. Un jour, alors qu’il décide d’observer les parois avec une lampe torche par curiosité, il y découvre des milliers de graffitis. Pris de court, il peine à comprendre ce qu’il voit au départ : « c’était des sortes de signatures très répétitives, sur des petits espaces de 4/5 centimètres de côté ; des tas d’informations, souvent avec des abréviations » raconte-t-il. Des abréviations qu’il identifiera plus tard comme un moyen pour les soldats d’être reconnus : « AIF » fait par exemple référence à « Australian Imperial Force ».
Toujours très identitaires, militaires, ces graffitis comprennent généralement la date du passage, le nom, le prénom, le numéro de matricule et de bataillon, le pays d’origine mais aussi parfois la ville du soldat. Au total, 3200 inscriptions ont été recensées dont 2200 australiennes : « c’est la plus grande concentration d’inscriptions souterraines militaires, en tout cas dans un même lieu, sur tout le front ouest ». En les scrutant attentivement, on constate que la surface de craie a été préparée avec un couteau, et que des lettres y ont été inscrites au crayon de bois.
D’autres inscriptions ont d’ailleurs été retrouvées dans des cités souterraines des Hauts-de-France notamment, soulignant les différences culturelles : « les Allemands ont souvent laissé des inscriptions purement signalétiques en lettres gothiques tandis que les Français laissaient peu d’informations et pouvaient réaliser des dessins à tendance érotique. Du côté australien, c’était plus personnel ; étant loin de chez eux, ils laissaient une chance au visiteur de retrouver leur identité ».

La cité souterraine : déjà un lieu touristique pendant la Première guerre mondiale
Que faisaient donc ces militaires dans la cité souterraine ? « C’est l’une des raisons pour lesquelles cette découverte est importante : on en apprend plus sur les loisirs de ces hommes pendant la guerre ». Au cours de ses recherches, l’archéologue trouve en effet des carnets de guerre tenus par certains de ces soldats : ils y évoquent notamment des visites guidées. C’était un lieu touristique privilégié avant de partir au combat (la grande majorité des traces datent d’ailleurs de juillet 1916), mais aussi pendant les périodes de convalescence ; les soldats blessés pendant la bataille de la Somme venaient l’explorer et y prendre du bon temps. Découvert par le curé Ernest Danicourt en 1887, le site avait d’ailleurs déjà fait l’objet d’un guide détaillé de la part de ce dernier dans lequel il conseillait certains parcours aux visiteurs – il était depuis connu de la population locale.

La recherche des descendants : un projet long et fort en émotions

Après avoir inspecté les parois de la cité, le plus gros de la recherche attendait Gilles Prilaux. Afin d’obtenir plus d’informations sur ces soldats et sur les raisons de leur présence à Naours, il devait retrouver leur famille. Sa recherche a donc débuté par les archives australiennes, « des archives de très grande qualité, qui donnent parfois accès à 60 scans sur le soldat, fournissant sa fiche militaire, mais aussi son état sanitaire, son parcours, quand il a été blessé, des copies des télégrammes annonçant son décès et même le retour du courrier de l’épouse. On rentre dans l’intimité du combattant, c’est une expérience très émouvante » souligne-t-il. Il retrouve de nombreux descendants sur Internet, mais ils sont encore plus nombreux à le contacter directement : « les journalistes ont beaucoup fait parler du projet ».  C’est à partir de ce moment qu’il se rend compte de l’ampleur de sa découverte : certains font le voyage jusqu’en France pour voir l’inscription laissée par leur ancêtre de leurs propres yeux, souvent humidifiés par les larmes. Il raconte, comme toujours abasourdit par cette découverte : « alors que nous faisions une visite du souterrain à des enfants australiens en 2014, plusieurs d’entre eux se sont mis à pleurer devant les inscriptions. L’attachement des australiens à leur Histoire est sincère et profond ».

Quatre lignes d’indices pour dérouler des destins extraordinaires
Au fil de ses recherches et de ses échanges avec les descendants, Gilles Prilaux a obtenu des photos, des carnets, des lettres, permettant de retracer le parcours de vie des combattants – grâce à la contribution des familles notamment, il a désormais reconstitué 250 biographies. Parmi elles, celles de destinées incroyables dont L.R Blake fait partie. Après des études en géologie, cet Australien s’est spécialisé dans la détection de gisements d’or. En 1911, il embarque à bord de l’ »Aurora » et part en Antarctique avec l’expédition Mawson – il est chargé de cartographier l’île Macquarie. Premier chercheur à l’avoir fait, il reçoit la médaille polaire en argent de la part du roi George V, récompense que seulement 270 chercheurs au monde ont reçue aujourd’hui. Il rentre ensuite en 1914, la guerre est déclarée. Blessé à plusieurs reprises, son courage est récompensé par la Military Cross. Alors qu’il est à Buckingham Palace, sa médaille polaire en argent retient l’attention du roi, qui lui demande qui lui a remise; Blake lui rappelle qu’il en est l’auteur et partage un thé de 25 minutes avec George V. De nouveau sur le champ de bataille, il est fortement blessé au bras droit, lui valant d’être réformé. Bien décidé à se battre, le soldat use de son influence pour retourner au combat. Malheureusement, ce dernier élan d’audace le conduira à sa perte puisqu’il sera tué par un obus allemand perdu dans le ciel 15 jours avant l’Armistice.

Mettre en lumière les découvertes 
Si le travail de recherche a bien progressé, il n’est pas terminé. Depuis sa découverte, Gilles Prilaux continue de recevoir des emails de descendants cherchant à reconstituer avec lui l’existence de leur ancêtre. Ces nombreux échanges lui ont permis de lier des amitiés très fortes, et d’attirer l’attention de représentants australiens – des ministres de l’île-continent lui ont rendu visite à plusieurs reprises. Avec son équipe, il a répertorié toutes les signatures présentes dans le souterrain. Son travail a déjà été valorisé au travers de deux publications, « The silent soldiers of Naours » (2017) et « Graffitis et bas-reliefs de la Grande Guerre » (2018), et sera prochainement mis en lumière au sein d’un musée dédié aux graffitis sur le site. Les visiteurs, qui ont déjà la possibilité d’accéder aux inscriptions sur demande, pourront aussi avoir accès aux souterrains grâce à des installations de réalité virtuelle.

Une belle façon de mettre en valeur la découverte d’une vie – la sienne – et de centaines d’autres, oubliées puis immortalisées grâce à lui.

Elise Mesnard

Pour en savoir plus, cliquez ICI.


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