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Rencontre avec Maxime Forest, chercheur à Sciences Po spécialisé en politiques d’égalité femmes-hommes

franckprovost

 

Les inégalités de genre, bientôt réglées ? Où en est la France dans la lutte contre les discriminations ? Quel impact pour le mouvement #Metoo ? A l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, le Courrier Australien tente d’en savoir un peu plus avec Maxime Forest, enseignant-chercheur à Sciences Po Paris spécialisé en politiques publiques d’égalité et de lutte contre les discriminations, et membre exécutif du Haut Conseil à l’Egalité entre les femmes et les hommes.

 

En quelques mots, quel est aujourd’hui l’état des inégalités entre hommes et femmes en France ?

Selon que l’on parle d’inégalités politiques, professionnelles, sociales… c’est évidemment difficile de donner une seule réponse. Pour résumer, la France se situe dans la moyenne européenne dans beaucoup de domaines, et fait même mieux que de nombreux pays européens en termes notamment d’emploi des femmes à temps complet, de taux de retour à l’emploi après le premier et le second enfant, ou encore sur la conciliation entre vie familiale et vie professionnelle pour les femmes. A côté de ça, les inégalités de salaires restent typiquement très importantes, avec des écarts entre hommes et femmes qui s’élèvent à plus de 20%. En matière de retraites, c’est encore pire, avec des pensions en moyenne moitié moins importantes pour les femmes. Autre chiffre éloquent montrant bien tout le chemin restant à parcourir, un rapport du Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes a révélé en 2015 que 100% des utilisatrices de transports en commun ont subi au moins une fois dans leur vie du harcèlement sexiste ou une agression sexuelle.

 

Quelles politiques sont mises en œuvre en France pour réduire ces discriminations ?

Pendant longtemps, les politiques d’inégalités n’ont surtout ciblé que le champ professionnel. Après les grandes conquêtes civiles des années 1960 et années 1970, les gouvernements successifs se sont surtout attachés aux problèmes de salaires, de sécurité sociale, d’égalité dans l’emploi. Avec le retour de la gauche en pouvoir en 2012, il y a eu toutefois un large élargissement du spectre. Les questions d’égalité et de genre ont été remises à l’agenda, avec typiquement la création d’un ministère de plein exercice chargé du droit des femmes. Au-delà de la sphère professionnelle, les politiques de luttes contre les inégalités de genre ont ainsi été développées dans de nouveaux champs. Dans la sphère politique, on a par exemple renforcé la loi dite sur « la parité », qui contraint les partis politiques à présenter un nombre égal d’hommes et de femmes pour les élections régionales, municipales, sénatoriales et européennes. En matière de harcèlement, une loi fut votée en 2012 et renforcée depuis, qui apporte une définition plus précise du harcèlement et alourdit les sanctions. Autre nouveau domaine d’intervention, la lutte contre le système prostitutionnel, avec la pénalisation en 2016 de l’achat d’actes sexuels.

 

« La France est aujourd’hui à l’avant-garde en Europe dans la lutte contre les discriminations de genre »

 

D’après vous, ces mesures sont-elles suffisantes ?

Ce qui est certain, c’est que la France est aujourd’hui à l’avant-garde en Europe dans la lutte contre les discriminations de genre. Le dynamisme initié lors du mandat de François Hollande est poursuivi par Emmanuel Macron, qui a fait de l’égalité entre hommes et femmes la grande cause de son quinquennat. A l’échelle internationale, la France se fait même l’avocat d’une diplomatie des droits des femmes, reprenant ainsi le flambeau de l’Espagne et des pays scandinaves. Mais cela ne veut pas dire que les mesures actuelles sont toutes efficaces et exhaustives. Les moyens mis en œuvre ne sont pas toujours en adéquation avec les ambitions affichées, et plusieurs grands champs mériteraient bien plus d’engagements – je pense notamment aux inégalités salariales, à la prise en charge des victimes de violences, ou encore à la pénalisation plus forte des auteurs de viols.

 

Un mouvement comme #Metoo, ou #balancetonporc en France, peut-il avoir un impact concret sur la réduction des inégalités de genre ?

Je crois que Metoo a et aura en tout cas un impact sur l’expression des exigences féministes. En libérant la parole des femmes, ce mouvement légitime politiquement une parole féministe, et élargit ainsi largement la base des mouvements féministes. Renforcés, diversifiés, ces mouvements peuvent augmenter la pression sur les gouvernements et aboutir à des avancées très concrètes. Typiquement, il est difficile de ne pas voir un lien entre le mouvement Metoo et la loi contre les violences sexistes et sexuelles promise par le gouvernement pour 2018. Mais d’un autre côté, comme tout mouvement réclamant l’obtention de droits, Metoo est en train de provoquer mécaniquement un ‘backclash’, c’est-à-dire le rejet rétrograde des revendications et des avancées obtenues. Ce ‘backclash’ est très visible aujourd’hui pour Metoo, et requière à mon sens une réponse ferme de la part des gouvernements.

 

« L’égalité entre hommes et femmes s’impose comme un des grands enjeux politiques de notre temps – pour de bonnes comme de mauvaises raisons »

 

Peut-on aujourd’hui être optimiste quant à la réalisation de l’égalité hommes-femmes autour du monde ?

Difficile à dire. Ce qui est sûr, c’est que l’égalité entre hommes et femmes s’impose comme un des grands enjeux politiques de notre temps, pour de bonnes comme de mauvaises raisons. D’un côté, de nombreux pays du monde en viennent à réaliser que l’égalité de genre est une composante nécessaire d’une démocratie fonctionnelle, tandis que des mouvements sociaux comme Metoo renforce l’exigence des citoyens en matière d’égalité. Mais en même temps, de nombreux pays font désormais de leur conception du rôle social inférieur des femmes un de leur marqueur identitaire sur la scène internationale, ce qui incline en retour certains pays occidentaux à se servir des droits des femmes pour afficher une prétendue supériorité. Au final, chaque grande puissance prend position dans le débat, et les questions de genre – y compris LGBT – deviennent ainsi une ligne de front majeure dans les grands déséquilibres mondiaux actuels. C’est donc très complexe de savoir comment la lutte se terminera ; mais face aux résistances, aux rejets, aux forces conservatrices, je crois en tout cas que ceux qui portent aujourd’hui les revendications d’égalité doivent accepter de prendre des coups – tout simplement parce cela en vaut la peine.

 

Propos recueillis par Tom Val


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NCT
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