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Retour sur la vie de Bernard Dadié, père de la littérature ivoirienne

franckprovost

Auteur prolifique et engagé pour l’indépendance de la Côte d’Ivoire, la flamme de Bernard Dadié s’est éteinte le 9 mars dernier, à l’âge de 103 ans. Peu connu en France, il fut pourtant le premier dramaturge et romancier de son pays.  En pleine semaine de la Francophonie, c’est l’occasion de revenir sur le parcours de celui qui s’est toujours battu avec les mots pour plus d’égalité et de justice.

 

Une injustice prégnante

Né à Assinie, dans le sud-est de la Côte d’Ivoire en 1916, Bernard Dadié fait l’expérience très tôt de l’injustice. Alors que le futur écrivain n’a que 8 ans, son père décide de démissionner de l’administration coloniale lorsqu’il se voit refuser les mêmes droits que ses collègues, citoyens français. Il encourage fortement son fils à étudier et insiste sur l’importance de l’égalité entre tous les hommes, quels qu’ils soient. Si le jeune Dadier n’apprécie au départ pas tellement l’école, à cause des coups que les élèves reçoivent à l’époque, il finira par suivre les conseils de son père, reprenant ses études en 1927. C’est ainsi qu’en 1933, il intègre la principale école de formation des cadres du continent africain, l’école William Ponty au Sénégal.

Un pionnier de l’écriture en Côte d’Ivoire

Un an plus tard, il présente sa première pièce Les villes, jouée par des élèves de l’Ecole Primaire supérieure, lors de la Fête de l’Enfance à Abidjan. Il devient dès lors l’un des dramaturges francophones africains les plus en vue.  La pièce, sur le transfert de la capitale Bingerville à Abidjan, imagine un dialogue entre les anciennes capitales et la nouvelle. 

A partir de là, il entretient un intérêt très fort pour la lecture et l’écriture, faisant en sorte de se procurer clandestinement des journaux sur la situation de l’Afrique pendant la colonisation. Un an plus tard, lors de la fête de fin d’année de sa promotion où chacun doit soumettre quelque chose, il s’aperçoit que ses camarades d’origine ivoirienne n’ont présenté qu’un chœur comme production artistique. Il se résout alors à écrire une seconde pièce de théâtre, Assémien Déhylé, roi du Sanwi, dont la postérité va bien au-delà des murs de l’école : elle sera jouée à la Chambre de commerce de Dakar, puis à Saint-Louis, et enfin à l’exposition internationale de Paris. Un documentaire de George Manue, Karamoko, maître d’école, est même réalisé sur la pièce et son auteur, et diffusé dans les colonies françaises.

La plume comme arme contre la colonisation

Après avoir travaillé à l’Institut Fondamental d’Afrique Noire (IFAN) à Dakar pendant 10 ans, Dadié retourne en Côte d’Ivoire en 1947. Il participe notamment au premier numéro de Présence Africaine, avec une contribution poétique cette fois. Son premier recueil de poésie, Afrique debout !, dans lequel il dénonce l’oppression coloniale et suggère l’indépendance, sera publié deux ans plus tard. C’est pour lui le début d’une période d’expérimentations littéraires : il publie en 1956 son premier roman, Climbié, qui retrace son enfance et le début de sa carrière, de l’éducation traditionnelle à la lutte pour l’égalité et la justice. Ce sera également le premier roman de l’histoire de la Côte d’Ivoire. A cet ouvrage suivront des nouvelles – Les Jambes du Fils de Dieu, Commandant Taureault et ses nègres – puis finalement une trilogie de chroniques de 1959 à 68.

Toutes empreintes d’humour, ces chroniques se caractérisent par l’emploi d’un ton faussement naïf pour mieux souligner les paradoxes du monde occidental. Dans la première, Un nègre à Paris par exemple, il inverse les rôles de colonisé/colonisateur et se place en ethnologue de la société française. Il continue également d’écrire des pièces de théâtre, qui voyagent à travers le monde – certaines sont jouées à Avignon ou à Montréal.

Cette activité littéraire va de pair avec un militantisme politique : alors que la plupart des autres intellectuels prônent l’émancipation des pays africains mais pas leur indépendance totale, Dadié a tendance à exprimer son désaccord. Par le biais de pseudonymes, il écrit dans la presse indépendantiste des colonies françaises; il s’engage aussi au sein du Parti Démocratique de la Côte d’Ivoire et du Rassemblement Démocratique Africain (PCDI – RDA).

Ses prises de position lui valent 16 mois d’emprisonnement en 1949, à la suite desquels il publie Carnets de prison (1981), un témoignage des conditions réservées aux prisonniers par l’administration coloniale. Lorsque l’indépendance est finalement obtenue en 1960, Dadié ne cesse pas son combat pour autant – il souhaite toujours contribuer à l’égalité, notamment par le biais de l’éducation et de la culture. Il occupe alors des fonctions administratives et politiques dans divers cabinets et ministères, devenant ministre de la Culture et de l’Information en 1977 au sein du gouvernement de Félix Houphouët-Boigny. Plus récemment, en 2006, il est élu président du Congrès National de la Résistance pour la Démocratie.

Un intellectuel célébré dans le monde francophone

Respecté à la fois pour son œuvre littéraire, qui aura touché à tous les genres et reçu plusieurs prix, Bernard Dadié inspire aussi pour son combat en faveur des libertés. Cette volonté à toute épreuve lui a valu le prestigieux prix Jaime Torres Bodet décerné par l’Unesco en 2006 pour son action envers la culture africaine. Ce pionnier en Côte d’Ivoire, qui a su allier beauté du texte et engagement politiqu est très souvent étudié dans les pays francophones et traduit dans de nombreuses langues. Le jour de son décès, Serge Bilé, journaliste franco-ivoirien, déclarait sur RTI qu’il était « l’homme qui s’est battu, certes avec sa plume, mais aussi avec son corps », et qui considérait la dignité de l’homme, quel qu’il soit, comme le cœur de son engagement. Ousmane Paye, de l’Organisation Internationale de la Francophonie, soulignait en 2011 qu’il s’agissait d’un « homme de vaste culture et de grande intelligence [qui a] très tôt compris les enjeux de l’idéal francophone ».

Si il est resté en Côte d’Ivoire presque toute sa vie, les œuvres de Dadier ont, elles, traversé les frontières – comme leur auteur, elles devraient maintenant traverser les époques et continuer à inspirer des lecteurs du monde entier.

Elise Mesnard

 


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