Les chiffres montrent que la Belgique devra importer de l’ordre de 3 800 MW pour satisfaire sa demande de pointe. Or cette capacité n’est pas toujours disponible chez nos voisins. Les déboires de nos centrales relancent le débat sur la sortie du nucléaire.

« La situation est évidemment plus tendue qu’en 2014. » Au cours d’une conférence de presse très suivie, la ministre de l’Énergie, Marie-Christine Marghem (MR), a confirmé les craintes quant au risque de pénurie d’électricité qu’encourt la Belgique cet hiver. Petit point sur ce dossier en six questions.

1. Comment en est-on arrivé là ?

Du 20 octobre au 29 novembre prochain, Doel 3 sera le seul réacteur nucléaire sur sept qui produira de l’électricité. Tous les autres seront à l’arrêt soit pour maintenance (Tihange 1), soit pour des problèmes de tuyauterie (Doel 1 et 2), soit pour des anomalies de béton (Doel 4, Tihange 2, Tihange 3). Selon le calendrier indicatif fourni par Electrabel, filiale du groupe français Engie, la maintenance de Tihange 1sera terminée le 30 novembre, tandis que Doel 1, Doel 2 et Doel 4 seront respectivement de retour les 10, 31 et 15 décembre.

2. À quel point la situation est-elle grave ?

Pour le moment, Elia, le responsable de l’équilibre du réseau, se refuse à communiquer le moindre chiffre sur l’état de la situation. Pourquoi ce manque de transparence ? « Lors du dernier épisode de crise, en 2014, Elia avait été accusé d’être alarmiste, explique une source proche du dossier. Ils veulent éviter d’alarmer les gens si, finalement, aucun plan de délestage n’est déclenché. Mais selon moi, la situation est pire qu’en 2014. » Sans réponse d’Elia, nous avons fait nos propres projections sur base de chiffres fournis par le gestionnaire de réseau dans son rapport annuel 2017 (voir infographie ci-dessous). En ajoutant la centrale de Seraing de retour sur le marché, en réduisant la capacité nucléaire et en corrigeant la production éolienne en fonction de son intermittence, il s’avère que les capacités maximales de production d’électricité seraient de 8 690 MW, quand seul Doel 3 sera en fonctionnement. Or la demande de pointe s’élève généralement aux alentours de 12 500 MW en novembre.

Dans cette configuration, il manquerait donc 3 800 MW, grosso modo, pour couvrir la consommation électrique belge. Ce qui signifie que la Belgique devrait importer 3 800 MW pour couvrir sa propre consommation. Or les capacités d’importation varient entre zéro et 4 500 MW, au grand maximum. Ce qui place la Belgique dans une situation très délicate. « Le potentiel d’importation de la Belgique peut réellement tomber jusqu’à zéro, explique cette même source. Dans ce cas, il n’y aurait pas assez de capacités de production et d’importation pour couvrir notre demande. » En outre, Electrabel a pris l’habitude de ne pas respecter son calendrier indicatif de retour de ses réacteurs nucléaires sur les marchés. En effet, l’entreprise adapte sa communication au fur et à mesure de ses découvertes sur le terrain. Il est donc plausible que, parmi les trois réacteurs devant redémarrer en décembre, certains restent sur le flanc plus longtemps. Ce qui mettrait la Belgique en difficulté, étant donné que janvier est souvent plus à risque que novembre et décembre.

3. Que se passera-t-il en cas de pénurie d’électricité ?

Rappelons que pénurie d’électricité ne rime pas forcément avec black-out, c’est-à-dire un plantage généralisé et non contrôlé du réseau. Sous l’ère Di Rupo, un plan de délestage a été mis au point pour diminuer la demande d’électricité lorsqu’une production insuffisante est attendue. Ce plan de délestage a été adapté, sous l’ère Michel, afin de répondre aux remarques quant au déséquilibre communautaire entourant les zones délestées.

© IPM

4. Marghem est-elle en faute ?

La ministre de l’Énergie a lourdement chargé Electrabel, coupable, à ses yeux, d’avoir très mal géré le calendrier d’entretien de ses centrales. Selon la Tournaisienne, Elia va examiner les conditions dans lesquelles ces décisions ont été prises par Electrabel. En outre, Madame Marghem affirme avoir découvert ce problème, vendredi matin, lorsqu’Electrabel a indiqué que Tihange 2 et 3 seraient respectivement indisponibles jusqu’au 1er juin et 2 mars 2019. S’agissait-il réellement « d’un coup de tonnerre dans un ciel sans nuage » ? On peut raisonnablement penser qu’il était possible d’anticiper le prolongement des arrêts de Tihange 2 et 3. En effet, les problèmes de béton touchant ces deux réacteurs étaient déjà connus. En outre, le non-respect de son calendrier de réouverture est presque devenu la règle chez Electrabel. Quoi qu’il en soit, la marge de manœuvre de la ministre aurait été étroite, même en anticipant cette situation.

5. Fallait-il prévoir une réserve stratégique ?

Plusieurs partis, dont des membres de la majorité, ont demandé la constitution d’une réserve stratégique d’urgence. Or il existe peu de capacités disponibles sur le marché pour constituer cette réserve. La centrale de Seraing, qui en faisait partie l’hiver dernier, est déjà de retour sur les marchés. Pour elle, il s’agit d’un simple jeu de vases communicants. Quant à la centrale de Vilvorde, qui faisait aussi partie de la réserve stratégique l’hiver dernier, des questions juridiques empêchent son retour sur les marchés. Mais Marie-Christine Marghem a indiqué qu’en cas de force majeure, il sera toujours possible de réquisitionner cet outil de production d’une puissance inférieure à 300 MW.

6. Quelles sont les solutions sur la table ?

Des accords avec l’étranger pourraient être noués mais on sait qu’ils ne vont pas augmenter la capacité maximale d’importation de 4 500 MW. Un plan de sensibilisation à la réduction de la consommation d’électricité pourrait être lancé, mais ça ne semble pas être la priorité de la ministre…